Portée par une association, une anomalie à ce niveau, la course réunionnaise d’ultra-trail, qui s’élance jeudi 15 octobre, défend son indépendance malgré une gouvernance discutée et des propositions de rachat.
Libération du 17 octobre 2026
De notre correspondant Laurent DECLOITRE
Connue dans le monde entier, attirant des traileurs de 122 nations, faisant vibrer l’ensemble de la population réunionnaise, la Diagonale des fous est gérée par le Grand Raid, une association loi 1901. Un statut qui peut surprendre lorsqu’on la compare à son concurrent direct, l’Ultra-Trail du Mont-Blanc (UTMB), une société par actions simplifiée. Laquelle réalise un chiffre d’affaires annuel de plus de 30 millions d’euros et emploie une centaine de salariés, contre trois au Grand Raid, pour un budget annuel de 1,8 million… Or, non seulement le dénivelé est identique, mais encore le nombre de coureurs n’est «que» de 2 500 dans les Alpes contre 3 000 dans l’océan Indien. Avec, qui plus est, davantage de têtes d’affiche cette année à la Réunion, même si le vainqueur de la Diagonale ne gagnera que 1 500 euros, contre 20 000 à l’UTMB. La Diagonale fait donc plus avec moins, une gageure obtenue… dans la douleur.
«Le comité de direction emploie des méthodes de flics pour nous surveiller, c’est une ambiance de merde», lâche, abrupt, un bénévole, chef de poste d’un point de passage. Et d’évoquer «un panier de crabes», qui a conduit au départ de plusieurs personnes ces dernières années. Il y a d’abord eu Thierry Chambry, ancien directeur de la course. Le champion de trail a démissionné en 2025 pour des questions de «valeurs et d’éthique». «Je n’avais pas les mains libres pour faire valoir l’intérêt sportif», face à des méthodes, dit-il, de «copinage». De son côté, Pierre Maunier, le président du Grand Raid, l’accuse d’avoir utilisé les moyens de l’association pour faire le tracé d’une course concurrente, l’Ultra-Trail de l’océan Indien…
«On nous pousse à devenir une société»
Un an auparavant, Christine Bénard, directrice du Trail de Bourbon, une des épreuves organisées par le Grand Raid, avait également quitté le navire, sans s’expliquer. Pierre Maunier assure que la championne avait voulu changer le lieu de départ de la course, sans en référer à la direction. En 2021, peu après son élection à la présidence de l’association, les responsables de l’informatique et de la logistique avaient également démissionné. Puis le directeur du Zembrocal Trail, organisée par le Grand Raid, fut remercié. Et cette année, c’est au tour de la trésorière et de son adjointe. Deux mises à l’écart que les intéressées contestent auprès de la justice mais que justifie Pierre Maunier : «La trésorière a refusé de s’expliquer dans une affaire l’opposant à un employé, puis de défendre les intérêts de notre association lors d’un contrôle fiscal.»
Cela commence à faire beaucoup… «Je passe pour le gestapiste, le dictateur, mais si on était une vraie entreprise, toutes ces personnes auraient été licenciées pour faute», assure le policier à la retraite. Pense-t-il justement, comme le dit la rumeur, à changer de statut ? «Beaucoup de partenaires nous poussent à devenir une société, ça fait réfléchir», admet-il. Une banque partenaire lui aurait récemment proposé d’acheter la marque Grand Raid. Dans les années 2000, l’homme d’affaires et ancien ministre Bernard Tapie aurait mis sur la table 90 000 euros et même proposé une enveloppe aux membres du comité. «Une démarche verbale aussi brève que directe», se souvient Robert Chicaud, l’emblématique président de l’association pendant vingt-cinq ans.
«On n’a pas besoin de changer»
Aujourd’hui, Pierre Maunier évoque l’éventualité d’une organisation bicéphale, associative pour le côté sportif, entrepreneuriale pour l’aspect pécuniaire. «Financièrement, ce serait plus intéressant.» Les membres du comité de direction pourraient par exemple percevoir des indemnités. Cela étant, «même si c’est une idée qui trotte derrière la tête», il n’y aurait «pas de volonté de changer de statut». «Le Grand Raid appartient aux Réunionnais, s’il y avait de l’argent à se faire, on se ferait vite absorber», craint le bénévole.
C’est justement pour garder le contrôle et préserver son identité que l’association a quitté, en 2017, le circuit international de l’Ultra-Trail World Tour, estimant être moins bien traitée que l’UTMB ou le Marathon des sables au Maroc, des courses similaires. Le Grand Raid se plaît même à la jouer perso, agaçant la Fédération française d’athlétisme : elle exige des participants aux trails une licence et un PPS (une déclaration sur l’honneur de bonne santé), alors que le Grand Raid demande un vrai certificat médical, mais pas forcément de licence. Et n’oblige pas les concurrents à avoir participé auparavant à des courses labellisées, comme le fait l’UTMB. «On n’a pas besoin de changer, conclut en souriant Pierre Maunier, on est déjà considéré comme le graal des ultra-trails.»

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