Entre les contraintes imposées par le parc national et l’ONF, et les considérations politiques et sportives, le tracé des 180 km de l’ultra-trail qui commence le jeudi 15 octobre relève du parcours du combattant.
Libération du 11 octobre 2026
De notre correspondant Laurent DECLOITRE
Elle fut la première Réunionnaise à arriver au stade de la Redoute, à Saint-Denis, l’an dernier, après trente-six heures et quarante-sept minutes de course. Soit la onzième place de la Diagonale des fous, l’ultra-trail mythique de La Réunion, qui compte parmi les quatre «majors» de la planète des extraterrestres. Amélie Huchet sera à nouveau sur la ligne de départ, le 15 octobre, à 22 heures à la Ravine Blanche, dans la commune de Saint-Pierre, dans le sud de l’île. Motivée, mais avec un petit pincement au cœur : «Je regrette l’ancien parcours.» La sportive de 32 ans, par ailleurs médecin généraliste, avait «supplié les organisateurs de ne pas faire plus long». Las : la Diagonale des fous, qui traverse l’île du sud au nord, faisait alors un peu plus de 175 km, contre 180 cette année, pour 10 000 m de dénivelé positif avalés en trois jours. Record battu ! Amélie Huchet, qui avait souffert de troubles digestifs, craint de devoir courir une heure de plus lors de cette trente-quatrième édition.
En 1989, la course qui s’appelait alors la Marche des cimes déroulait ses sentiers escarpés sur 112 km ; au fil des années, le parcours s’est allongé, passant à 120 puis, à partir de 2010, à 165 km. Et donc désormais de 180 km. Certains ont parlé de démesure, de fuite en avant pour dépasser le concurrent métropolitain, l’UTMB, la célèbre course autour du mont Blanc de «seulement» 176 km. «Pas du tout, assure Franceline Chapelin, la jeune directrice de course de la Diagonale. C’est juste parce que nous avons dû éviter Cilaos cette année». Un imbroglio politique qui a rendu encore plus compliqué le tracé de la course cette année.
Orchidées endémiques et moineaux rares
Cilaos est une commune montagnarde de 5 000 habitants plantée au beau milieu de l’île, nichée dans un cirque géologique cerné de falaises. Un passage historique pour la Diagonale, la base de vie où se changeaient, se reposaient, s’alimentaient les coureurs, où leurs proches venaient les soutenir. Mais selon l’ancien maire, Jacques Técher, les habitants subissaient «une saturation totale de la circulation, des stationnements anarchiques, une pression démographique extrême», provoquant «des tensions entre accompagnateurs et riverains». Face à ces récriminations, le Grand Raid, qui gère la Diagonale, n’aurait pas proposé d’aménagement comme le demandait la commune et décidé «de manière unilatérale d’annuler son passage». Le président de l’association, Pierre Maunier, dément : «Ce maire ne manque pas d’air. Il était d’accord pour que la Diagonale épargne sa commune, tout en recevant deux autres de nos courses, le Trail de Bourbon et le relais Zembrocal.»
Toujours est-il que les commerçants et hôteliers de ce village touristique sont en colère ; ils ont lancé une pétition pour que la manifestation revienne chez eux, pensant aux «retombées économiques directes et indirectes, cruciales pour le maintien et le développement de l’économie locale». La nouvelle maire, Laïla Nassibou, les a entendus et a renoué contact avec le Grand Raid, pour l’édition de 2027. En attendant, la Diagonale emprunte un nouveau parcours, par Salazie, un autre cirque, qui allonge donc le circuit de quelques kilomètres.
Ce changement a nécessité de passer sous les fourches caudines du parc national de la Réunion, qui veille à la protection de la flore et de la faune et que traverse de part en part la Diagonale des fous. «Le passage par Salazie implique la montée au cap Anglais, relève Lorraine Masini-Condon, chargée de mission fréquentation durable. Or il y a là des orchidées endémiques». Le parc, dont la zone de protection forte représente 42 % de la superficie totale de l’île, a donc demandé aux organisateurs d’entourer de rubalises les zones où se trouvent les précieuses épiphytes. Depuis 2009, l’établissement public interdit même à la course d’emprunter les sentiers de la Roche écrite, dans le nord de l’île, en raison de la présence des tuit-tuit, des oiseaux qui n’existent nulle part ailleurs au monde. Le Grand Bénare et le Piton des neiges, des massifs montagneux «sensibles», sont également défendus, pour éviter d’effrayer les pétrels de Barau, une autre espèce d’oiseau endémique. D’autres étapes d’altitude font l’objet de restrictions. «Pour éviter les déchets, qui attirent les rats, prédateurs des oiseaux», précise Lorraine Masini-Condon, il n’y aura pas de ravitaillement solide à la caverne Dufour et au coteau Kerveguen ; les traileurs ne pourront que s’y désaltérer. Les rotations d’hélicoptères, qui approvisionnent les différents postes, sont également réglementées.
Des sentiers détruits par le cyclone Garance
Le Grand Raid, ce sont plus de 3 000 participants à la Diagonale des fous, auxquels s’ajoutent 4 600 traileurs, inscrits aux quatre courses associées, plus courtes et qui se déroulent en même temps. Mais «moins que le nombre, c’est la pratique qui importe», estime le Parc. Lampes frontales, emballages des barres de céréales, peaux de banane ou d’orange… Le Grand Raid tente d’atténuer ces risques de pollution et de préserver son «terrain de jeu», pour reprendre l’expression de la directrice de la course.
L’organisation a encore dû obtenir le blanc-seing de l’ONF, comme à chaque changement, même minime, du parcours. Eric de Penanros, le référent sentier à l’Office national des forêts, rappelle que «des passages peuvent être très techniques, avec rochers, racines, et fortes pentes. Pour des randonneurs, ça va, mais pour des coureurs, de nuit, après plus de 100 km dans les jambes, ça peut être dangereux». Il serait ainsi inimaginable de passer par des descentes comme le «kilomètre vertical», un sentier creusé dans une falaise abrupte qui rejoint le cirque de Salazie. L’ONF a également demandé au Grand Raid d’éviter deux passerelles «vieillissantes» ; les coureurs doivent passer dessous, à gué dans la rivière des Galets du cirque de Mafate. Mais ce que craint particulièrement l’Office, c’est la pluie tropicale. «Lorsqu’ils arrivent sur des zones boueuses, les coureurs ont tendance à les éviter ; ils créent alors des diverticules sur les côtés qui peuvent abîmer la flore». Une pratique qui est officiellement interdite.
Reste enfin à jongler avec l’impondérable. En février 2025, le cyclone Garance a frappé durement la Réunion et de nombreux sentiers ont été détruits. C’est le cas de la descente du Colorado, à quelques kilomètres de l’arrivée à Saint-Denis. L’ONF ne l’a pas encore restaurée, proposant au Grand Raid d’emprunter l’alternative de la Vigie, une autre voie. Mi-septembre, un éboulis a encore conduit à la fermeture temporaire d’un sentier, la Canalisation des Orangers, où doivent passer les coureurs. Après un survol en drone et l’intervention de cordistes sur la zone d’arrachement, la voie devait être rendue accessible avant le départ.
Las : un nouvel éboulement a eu lieu mercredi 7 octobre, sur un autre sentier de la Diagonale, au lieu-dit la Brèche, qui conduit au cirque de Mafate. La voie a été fermée, une entreprise s’est rendue en urgence sur les lieux pour procéder au déblaiement et à des «purges» de la falaise. Si les travaux ne sont pas terminés avant le départ, l’itinéraire pourrait être modifié au dernier moment… Pas de quoi inquiéter la championne Amélie Huchet, qui, malgré les kilomètres supplémentaires de cette année, attend la course avec impatience. Finalement, admet-elle en souriant, «plus c’est long, plus le plaisir dure».

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