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L'actu vue par Laurent DECLOITRE

L'actu vue par Laurent DECLOITRE

Les articles de Laurent Decloitre (journaliste et biographe) sur la Réunion et l'océan Indien parus dans Libération, Marianne, Paris Match, l'Express, Géo et la presse nationale.

Publié le par Laurent DECLOITRE
Publié dans : #Articles parus dans Libération
Arraisonnement par la police aux frontières d'une embarcation entre les Comores et Mayotte, en 2024. (Julien De Rosa/AFP)

Arraisonnement par la police aux frontières d'une embarcation entre les Comores et Mayotte, en 2024. (Julien De Rosa/AFP)

Se penchant pour la première fois sur ce corridor de transit, l’organisme a comptabilisé près de 14 000 départs pour le département français entre juin et décembre 2025. De son côté, Mayotte a drastiquement augmenté le nombre de clandestins expulsés.

Libération du 22 juin 2026
De notre correspondant
Laurent DECLOITRE

«Wuambushu», «Shikandra», «Kingia»… Même ultramédiatisée, les opérations sécuritaires des autorités françaises n’y font rien : les migrants clandestins continuent de partir en masse des Comores dans l’espoir de rejoindre les côtes de Mayotte, distantes de 70 km. Entre juin et décembre 2025, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), rattachée à l’ONU, s’est penchée pour la première fois sur ce corridor de transit «crucial».

Elle a comptabilisé près de 14 000 candidats à l’exil. L’OIM a déployé six observateurs sur les trois îles des Comores − à Grande-Comore, Mohéli et Anjouan −, des «agents de protection des communautés» qui ont travaillé dans des conditions parfois périlleuses. Car les passeurs, qui pilotent les kwassa-kwassas – des barques motorisées –, préfèrent rester discrets sur leur activité illégale. Il y a quelques années lors d’un reportage, un de ces «capitaines» nous avait demandé de déguerpir d’une plage, au nord de Mutsamudu, sur l’île Anjouan, craignant que le journaliste mzungu (blanc) soit en réalité une «balance».

L’OIM confirme que la majorité des départs ont lieu depuis cette île d’environ 350 000 habitants, la plus proche de Mayotte, notamment des criques de Kangani et de Marahare, sur sa côte ouest. C’est sur cette plage de sable gris, longée par la route, que Nasser* embarque «en cachette» ses passagers, le plus souvent de nuit, à bord de deux kwassa-kwassas : «Avec moi, c’est rapide, se vante le passeur. J’ai deux moteurs de 45 chevaux.» La traversée peut durer de six à douze heures, en fonction de la météo et du type d’embarcations. À bord, des migrants, principalement des hommes, qui paient entre 500 et 1 000 euros leur passage, une fortune pour ceux qui fuient l’un des pays les plus pauvres au monde.

Corruption endémique

L’archipel des Comores, qui revendique la souveraineté sur Mayotte en vain depuis des années, survit grâce à l’aide de l’Union européenne, de l’Arabie Saoudite et de la Chine. Au point que l’ORTC, la télévision d’État, diffuse désormais des programmes en mandarin, une langue inconnue des Comoriens. Aucune industrie sur place, mais des cultures vivrières, des plantations d’ylang-ylang (une fleur exotique utilisée en parfumerie) et de vanille, et une activité de pêche artisanale. Faute d’infrastructures, le tourisme est quasiment inexistant, malgré des attraits certains, comme le volcan Khartala, la ponte des tortues marines ainsi que des plages de rêve.

La faute aussi à une corruption endémique dans ce pays musulman dirigé par l’autocrate Azali Assoumani. Deux journalistes de la Gazette des Comores, un journal indépendant, ont récemment été placés en garde à vue pour avoir évoqué le maintien en détention de l’ancien président de la République Sambi, condamné en 2022 pour «haute trahison», malgré une santé défaillante et la mobilisation de six anciens Premiers ministres.

«Elle allait rejoindre son époux»

Les données recueillies par l’OIM révèlent un pic des départs durant la saison sèche, en juillet et en août. En période de pluies, la mer est plus dangereuse et les naufrages des kwassas, surchargés de passagers, sont courants. Une étude du Sénat de 2012 estimait entre 7 000 à 12 000 le nombre de migrants noyés depuis 1995, date à laquelle la France a imposé un visa aux ressortissants comoriens. Le 7 juin dernier, un kwassa a encore chaviré, au large de Koungou, sur la côte est de Mayotte : onze personnes ont été secourues par l’unité marine de la police. Mais les barques peuvent transporter jusqu’à trente occupants… En mars, 18 migrants ont également trouvé la mort au départ des Comores.

C’est dans des circonstances semblables qu’Aïdat a perdu son amie Thamra, qui voulait suivre des études à Mayotte. «La procédure pour le visa est longue, alors sa mère lui avait dit de prendre un kwassa», raconte la jeune femme. L’embarcation a coulé, le corps n’a jamais été retrouvé. Djamal, lui, pleure sa sœur, noyée alors qu’elle était enceinte. «Elle allait rejoindre son époux, parti à Mayotte», se désole cet habitant de Mramani, un village au sud d’Anjouan. Pour l’OIM, cette immigration entraîne «des risques extrêmes liés à la sécurité des navires et à la traite des êtres humains».

«Ils foncent tête baissée»

Parfois, le drame n’est pas dû aux conditions météo mais, indirectement, à l’intervention des policiers et gendarmes français. Les forces de l’ordre essaient d’arraisonner les kwassa-kwassas lorsqu’ils pénètrent dans les eaux territoriales françaises. En 2025, 390 embarcations ont été interceptées et 240 passeurs interpellés. «On fait d’abord le tour du kwassa pour vérifier qu’il n’y a pas d’armes, détaille Ali (prénom d’emprunt), un gendarme qui pilote un intercepteur. On essaie de se mettre bord à bord, mais ils foncent tête baissée. Si on n’y arrive pas, on arrête, c’est trop dangereux pour les passagers.» Malgré ces précautions, le pire se produit parfois. Un passeur a refusé d’obtempérer en juillet 2025, le hors-bord et la barque se sont heurtés, le canot des migrants a chaviré, provoquant la mort de deux passagers. Selon la préfecture de Mayotte, «ce drame rappelle les risques de l’immigration clandestine, alimentée par des passeurs qui mettent en danger la vie d’hommes, de femmes et d’enfants». Mais une enquête du journal le Monde et du média d’investigation Lighthouse Reports assure que «les manœuvres de la police sont en cause dans plusieurs naufrages».

Les Comoriens ne sont pas les seuls à prendre de tels risques. Depuis quelques années, d’autres Africains tentent de gagner Mayotte, en provenance notamment de la région des Grands Lacs. Ils partent de Dar es Salam, en Tanzanie, sur un boutre (un petit voilier), puis sont débarqués aux Comores ou transbordés directement en pleine mer sur un kwassa. C’est cette voie qu’a empruntée Espérance, une Congolaise qui a fui après avoir été violée par des soldats du M23, le mouvement armé opérant dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC). Aujourd’hui réfugiée à Mayotte, la jeune femme attend l’instruction de sa demande d’asile, dans le camp sordide de Tzoundzou, au sud de Mamoudzou, le chef-lieu. En 2025, Mayotte a expulsé 23 421 clandestins, dans la très grande majorité des Comoriens, contre un peu plus de 19 000 l’année précédente.

 

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