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L'actu vue par Laurent DECLOITRE

L'actu vue par Laurent DECLOITRE

Les articles de Laurent Decloitre (journaliste et biographe) sur la Réunion et l'océan Indien parus dans Libération, Marianne, Paris Match, l'Express, Géo et la presse nationale.

Publié le par Laurent DECLOITRE
Publié dans : #Articles parus dans Libération
«Kermesse» de la compagnie La Cabale au festival Komidi 2026. (Thomas Flattard/festival Komidi)

«Kermesse» de la compagnie La Cabale au festival Komidi 2026. (Thomas Flattard/festival Komidi)

Le projet est né en 2008 avec le désir de «fabriquer les spectateurs du théâtre de demain». Pari réussi, l’évènement s’étoffe chaque année un peu plus et l’engouement populaire est de tous les âges.

Libération du 30 avril 2026
De notre correspondant Laurent DECLOITRE

A la Plaine des Grègues, on cultive les racines du curcuma, transformées en poudre d’or par les cultivateurs de ce plateau montagneux et enclavé du sud de La Réunion. Racine, le dramaturge du XVIIe siècle, reste, lui, hors sol à l’écart de Saint-Joseph. «Le théâtre ne fait pas partie de notre éducation, se justifie presque Jean-Marie, maçon dans une petite entreprise de BTP. C’est réservé aux gens aisés». Ce fossé, le festival Komidi cherche, depuis dix-huit ans, à le combler avec un objectif : faire sortir le théâtre des salles pour qu’il croisse sur les terres en jachère culturelle du département d’outre-mer.

La maison pour tous du village a ainsi été transformée en une scène de quatre-vingt-dix places. Au programme, Détenus à tout prix, prix Cyrano du meilleur spectacle d’humour en 2023. Dans la file d’attente, Marie-Lyne accepte timidement de répondre aux questions du journaliste. «Il y a quelques années, je n’aurais pas osé, confesse l’aide ménagère de 62 ans. Mais le théâtre m’a changée, je suis plus ouverte, je vais davantage vers les gens». Comme beaucoup, c’est grâce au Komidi qu’elle a découvert le spectacle vivant, à plus de 50 ans : ses parents «n’avaient pas les moyens».

«Plus qu’un déclic, un choc !»

Philippe Guirado, professeur d’histoire-géo, a lancé le festival, le plus austral de France, en 2008, lorsque le cinéma de Saint-Joseph, le Royal, et ses deux séances du dimanche soir, ferma ses portes. C’était l’unique proposition culturelle du sud sauvage de l’île. «Le manque d’ouverture, autant que l’origine sociale de mes élèves expliquaient leurs notes en deçà de la moyenne académique», analyse le métropolitain originaire de Marseille. Le fils d’ouvriers doit lui-même à un enseignant sa fibre culturelle, après avoir assisté à une représentation du Tartuffe de Molière : «Plus qu’un déclic, un choc !»

Il y a une vingtaine d’années, suivant son épouse à La Réunion, Philippe Guirado propose au jeune maire socialiste de Saint-Joseph de lancer un festival de théâtre destiné initialement aux élèves de la ville. «Pour fabriquer les spectateurs de demain», il invite des compagnies amateur de métropole, sans leur verser de cachet ni payer leur billet d’avion. À ses débuts, le festival se résume à treize représentations, auxquelles assistent six mille jeunes. Aujourd’hui, et jusqu’au 2 mai cette année, le Komidi, ce sont quarante mille spectateurs, scolaires et grand public, une cinquantaine de compagnies issues du off d’Avignon et de La Réunion, deux cent trente représentations, données principalement à Saint-Joseph mais aussi dans douze autres communes de l’île, dans des quartiers où le théâtre n’est pas une habitude.

Messages politiques

Si les trois coups n’avaient pas résonné à la Plaine des Grègues, à côté de chez elle, et si les places n’étaient pas à six, voire deux euros, jamais Émilie n’aurait franchi le pas. À la sortie de Détenus à tout prix, l’aide soignante de 33 ans confie avoir «beaucoup rigolé», même si elle a été un peu choquée «par les gros mots» de la compagnie lyonnaise du Bistanclac… Le théâtre, c’était aussi une première pour Ethan, en CM1, qui sourit devant les balourdises approximatives de Reskapés, une pièce de la compagnie réunionnaise Cirquons Flex donnée dans un auditorium du centre-ville. Son père, ouvrier agricole et sa mère, vendeuse de légumes, ne sont jamais allés au théâtre ; le garçon se dit «impressionné» par le fait qu’une vraie compagnie a fait le déplacement depuis la capitale Saint-Denis, «juste pour nous»…

C’est cette fois dans un gymnase que Mathys, lycéen de 15 ans, assiste à Fracture, un seul en scène poignant. Le garçon, dont les parents sont sans emploi, découvre que le théâtre autorise tous les sujets, y compris quand ils portent des messages politiques, comme ce «Fuck colonisation, stop génocide». La comédienne, Yasmine Yahiatène, qui joue avec les superpositions visuelles et invoque Zidane pour raconter l’arrivée en France de son père kabyle, se félicite du militantisme de Philippe Guirado. Elle aussi dit réfuter la notion de «public averti» et se refuser à «faire du théâtre pour les théâtreux». Au centre social de Saint-Joseph, Manon Mafrici et son alter ego Pasquale Fortunato sont sur la même ligne, «touchés par l’ambition» de Komidi. Le duo de danseurs d’ Après tout, un ballet poétique mêlant classique, hip-hop et contorsion, coup de cœur presse et public du Off d’Avignon en 2025, participent à un festival comparable, dans les Pouilles italiennes : «On joue dans la rue, car dans les théâtres, les gens ne viendraient pas».

Actions de médiation culturelle

À La Réunion, si l’objectif socioculturel semble atteint dans les petites salles excentrées, il a ses limites dans les grands théâtres de l’île, où Komidi se produit également. Là, force est de constater que le public créole laisse place à une majorité de métropolitains. Thierry Boyer, directeur du théâtre départemental le Champ fleuri, à Saint-Denis, assure pourtant que depuis deux ans, «le public a complètement changé», grâce à ses actions de médiation culturelle dans les quartiers et à «une programmation moins élitiste». Il en veut pour preuve «l’explosion des places à tarif social», rappelant que le «théâtre local, en créole, a trouvé son public».

Mais il reconnaît aussi «un petit bémol pour les pièces nationales et les spectacles de danse». C’est le cas pour les deux pièces proposées par Komidi : Iphigénie à Splott, un monologue explosif d’une heure trente de Gwendoline Gauthier, qui joue une jeune femme alcoolisée, droguée, enceinte ; et Les marchands d’étoiles, d’Anthony Michineau, Molière 2025 du meilleur comédien en théâtre privé. L’histoire d’une petite entreprise familiale qui obtient en 1942 le marché de la fabrication des étoiles jaunes en tissu… Sur les fauteuils rouges, les spectateurs «zoreys» (métropolitains) sont largement majoritaires. «Ce n’est pas pour ce public que je m’engage, il n’a pas besoin de nous, lance Jean-Jacques, un des cent trente bénévoles du festival, en charge de la fabrication des décors. C’est pour tous les autres».

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