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L'actu vue par Laurent DECLOITRE

L'actu vue par Laurent DECLOITRE

Les articles de Laurent Decloitre (journaliste et biographe) sur la Réunion et l'océan Indien parus dans Libération, Marianne, Paris Match, l'Express, Géo et la presse nationale.

Publié le par Laurent DECLOITRE
Publié dans : #Articles parus dans Libération
En 2020, le rectorat de la Réunion a proposé une «graphie cadre» où l’écriture 77 sert de base avec de nombreuses variations. (Richard Bouhet/AFP)

En 2020, le rectorat de la Réunion a proposé une «graphie cadre» où l’écriture 77 sert de base avec de nombreuses variations. (Richard Bouhet/AFP)

L’écriture de la langue pousse à la faute à la Réunion, en raison de la coexistence de plusieurs graphies. Le rectorat tente d’y remédier mais les médias patinent.

Libération du 27 avril 2026
De notre correspondant Laurent DECLOITRE

Ou gingn ékri kréol ? («Vous savez écrire en créole ?») A la Réunion, où, selon l’Insee, 81% des habitants déclarent maîtriser cette langue, la question pourrait surprendre. Pourtant, en raison de la coexistence de plusieurs graphies, l’écriture du créole relève du manzé koshon («foutoir»). Les journalistes de presse écrite ? «Il n’y a pas de règle, chacun écrit comme il l’entend», constate Yves-Eric Houpert. Le rédacteur en chef du Quotidien de la Réunion et de l’océan Indien reconnaît que «ce serait bien de se mettre autour d’une table pour utiliser une seule graphie et uniformiser nos articles».

Mais ce n’est pas le cas, un confrère peut aussi bien écrire «arbre» qu’utiliser la traduction créole, soit «pied de bois» ou piédboi ou encore pyédbwa. Cette incohérence scandalise Francky Lauret, ancien journaliste et actuel directeur du département de créole à l’université de la Réunion. Pour le maître de conférences, «c’est un manque de considération, un non-respect de notre langue». Comment font les intellectuels ? La très grande majorité écrit en français, constate Axel Gauvin, écrivain et cheville ouvrière de l’association Lofis la lang kréol («Office de la langue créole»), qui a récemment fêté ses 20 ans. Quant aux auteurs qui s’essaient à la langue péï («natale»), «ils partent de lékritir 77 et l’accommodent à leur sauce».

Associer une lettre à un son

L’écriture 77 ? Kosa i lé ? («Qu’est-ce que c’est ?») Jusqu’aux années 70, écrivains et poètes, qui utilisaient le créole, conservaient les règles étymologiques du français. En 1977, des militants culturels, des enseignants, des universitaires créent une graphie, pour faire du créole une véritable langue écrite. Le principe de base est d’associer une lettre à un son, on parle de graphie phonologique. Six ans plus tard, une réflexion émanant de différentes îles (Haïti, Antilles, Seychelles, Réunion…) conduit à une nouvelle graphie, dite de déviance : «Lékritir 83» ou KWZ, en raison de l’emploi majoré de ces trois consonnes. Café s’écrit alors «kafé», roi devient «rwa», et joli s’écrit «zoli». L’objectif est de tenir compte de l’usage oral mais aussi de s’éloigner davantage de l’écriture de l’ancien colonisateur.

Le hic, c’est que tout le monde s’y perd. Axel Gauvin tente alors une synthèse et propose, en 2001, une troisième graphie, dite Tangol. Pour respecter les différentes prononciations des locuteurs créolophones, de nouveaux signes sont créés, comme l’étrange «Z caron», et des trémas et des tildes apparaissent au-dessus de certaines lettres. «Ce n’est pas très fonctionnel», reconnaît aujourd’hui le linguiste. Francky Lauret est plus direct : «Lorsqu’on imprime ces lettres super bizarres, il sort des petits carrés

«Ne pas reproduire les travers de l’écriture française»

Or au début des années 2000, la langue créole est reconnue par l’Etat, ce qui conduit le système scolaire et universitaire à l’enseigner et l’étudier. Comment corriger une rédaction en créole si aucune graphie n’est choisie ? En 2020, le rectorat de la Réunion se lance à son tour dans le difficile exercice du compromis et propose une «graphie cadre». Une nouvelle fois, l’écriture 77 sert de base, mais de très nombreuses variations sont autorisées. Le mot «gens» peut ainsi s’écrire demoun ou domoun, un chapeau sapo ou shapo. Francky Lauret justifie cette tolérance : «On ne voulait pas reproduire les travers de l’écriture française, système violent de répression et de sélection sociale.»

La nouvelle graphie a-t-elle été adoptée ? Manuel Marchal, rédacteur en chef du site d’information Témoignages, qui publie pourtant des articles en créole, avoue «ne jamais en avoir entendu parler»… Pas de quoi inquiéter Nadège Cantalia-Tegali, inspectrice de l’Education nationale en charge des langues vivantes régionales, selon qui «c’est déjà la langue des écoles, des collèges, des lycées, de l’université». La pédagogue en veut pour preuve le concours de dictée en créole et en français, qu’ont passé un millier d’écoliers ; la finale a réuni 32 enfants de CM1 et CM2 mardi 21 avril au conseil régional.

Titre du texte : «Parkoman moustik i pik ?» («Pourquoi le moustique pique-t-il ?») Et une question : «Afèr ti bébèt la tout domoun i arfoul ali ?» («Pourquoi tout le monde le déteste ?») Wendy, en CM2 au Tampon, a eu un peu de mal avec la dictée en créole et s’en est mieux tirée avec la version française. L’élève ne se décourage pas, elle adore «apprendre les langues». Pour notre part, nous avons fait trois fautes…

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