Fragilité face aux ouragans, sanitaires extérieurs, infiltrations d’eau… Des Réunionnais racontent à «Libé» la grande précarité de leur logement, alors que 16 500 résidences principales sur l’île relèvent de «l’habitat indigne», selon un rapport de la Fondation pour le logement des défavorisés qui paraît ce mercredi 22 avril.
Libération du 22 avril 2026
De notre correspondant Laurent DECLOITRE
Célébrées comme l’habitat typique de la Réunion, les cahutes en bois et en tôle ondulée mériteraient, selon un tour-opérateur, «qu’on s’y attarde pour une visite ou le temps d’une photo». Elles seraient «les témoins vivants de l’histoire et de la culture, un symbole de l’identité créole», apprend-on sur un autre portail touristique. Mais derrière la carte postale se loge une réalité moins pittoresque. «La case en bois sous tôle est une figure majeure de l’habitat potentiellement indigne», avertit la Fondation pour le logement des défavorisés, qui présente ce mercredi 22 avril un rapport sur «l’état du mal-logement à la Réunion».
Le document, étayé de nombreux témoignages de personnes vivant dans des conditions indignes, insalubres ou non décentes, souligne que plus de 6 % des résidences principales du département et région d’outre-mer, soit 22 000 habitations, comportent une structure en bois et un toit en tôle, parfois avec une partie en dur. Or 16 500 d’entre elles relèvent de l’habitat indigne. Selon Matthieu Hoarau, directeur régional, qui entend «déconstruire les représentations», ce type de logement n’aurait rien de traditionnel : «Les gens ont choisi le bois et la tôle importée parce que c’est moins cher que le dur. Cela reste du précaire, comme partout dans le monde.»
Dans cet ensemble, la Fondation pointe notamment plus de 6 000 cases sans baignoire ou douche et W.-C. à l’intérieur, et plus de 2 000 sans électricité. L’ONG cite le cas d’habitants de Saint-François, dans les hauteurs du chef-lieu Saint-Denis, «qui vivent dans la forêt, sans eau ni électricité» ou encore ceux qui, ne disposant pas de toilettes, «doivent aller à la gare routière». Aline, 74 ans, est confrontée à cette situation car la cohabitation avec son neveu, dans la petite maison familiale à Salazie, au centre de l’île, s’est révélée impossible. L’ancienne assistante sociale s’est réfugiée dans une case de 35 m2. La salle de bains était à l’extérieur mais a été arrachée par un cyclone ; aussi, la retraitée se douche-t-elle dehors, avec un tuyau d’arrosage. A l’intérieur, les cloisons en bois sont rongées par les termites. «Le buffet et ma chambre, ça tient à un fil ! Partout, c’est mangé», décrit la vieille dame. Le conseil départemental a heureusement engagé un projet de réhabilitation au titre de la lutte contre l’habitat indigne.
67 000 Réunionnais n’ont pas accès à l’eau chaude
Combien sont-ils à vivre dans ces conditions ? Sur les 910 000 habitants de la Réunion, 67 000 n’ont pas accès à l’eau chaude et n’ont pas toujours de douche ou de toilettes intérieures, comptabilise la Fondation. Plus globalement, 200 000 seraient «fragilisés» en raison de l’état précaire de leur habitation, subissant des répercussions «sur la vie de famille, la santé, l’environnement quotidien, le confort ou les fins de mois difficiles». Soit près de quatre Réunionnais sur dix.
C’est le cas de Jean-Baptiste Manchipa, 65 ans, qui habite à Saint-Pierre, la capitale, dans le Sud. Sa case est en piteux état : bois pourri, tôle détériorée, dalle en béton fissurée… «Je n’arrive plus à bien fermer les portes, se désole l’ancien employé municipal, plus rien ne tient comme il faut.» Jean-Baptiste Manchipa craint surtout les cyclones, «quand tout menace de s’envoler» et rêve de disposer un jour d’une «petite salle de bains avec un cabinet»… Dans cette île où les pluies sont fréquentes, les feuilles de tôle parfois disjointes ou rouillées ne sont pas étanches. A Montvert les Hauts, dans le Sud, Antoine Hoarau, 66 ans, doit faire avec : «Dans ma chambre, l’eau coule à plusieurs endroits, je suis obligé de mettre des seaux et des bassines.» A quelques kilomètres de là, même calvaire : «L’eau s’infiltre partout» dans la case de Terre Sainte que Jean-Claude Damour, 88 ans, a construit «seul, planche par planche, tôle par tôle».
Selon la Fondation pour le logement des défavorisés, les dispositifs mis en place par les pouvoirs publics, comme les plans départemental et intercommunal de lutte contre l’habitat indigne, peinent «à répondre à la diversité des situations». Si les poches de bidonvilles ont disparu à la Réunion, grâce aux opérations de résorption d’habitat insalubre, il faudrait maintenant repérer les cases isolées et adopter «des solutions sur mesure». Or le contexte, local et national, ne s’y prêterait pas. «On sent un vent mauvais envers les personnes démunies et un retour décomplexé d’un discours sur l’assistanat qui va de pair avec le vote pour l’extrême droite», déplore Manuel Domergue, le directeur national des études à la Fondation. Lequel pointe le manque de financements pour la construction de logements très sociaux ou l’allongement des délais d’attribution.

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