Depuis un mois, une coulée de lave a coupé la seule route entre le sud et l’est de l’île, perturbant le quotidien des habitants, qu’ils soient lycéens, restaurateurs, agents d’entretien… ou amoureux.
Libération du 14 avril 2026
De notre correspondant Laurent DECLOITRE
Quand la lave en fusion fait fuir Cupidon… Kenny Calogine, 35 ans, avait l’habitude de passer les nuits chez sa copine. Mais depuis un mois, les deux tourtereaux ne se sont pas vus. C’est que le maître-nageur habite Saint-Philippe, où il surveille un bassin d’eau de mer, dans le sud de la Réunion, alors que son amie vit à Sainte-Rose, 6 400 habitants, dans l’est de l’île. 32 kilomètres seulement les séparent. Ils mettaient à peine une demi-heure pour se retrouver, il leur faudrait aujourd’hui deux heures trente, en passant par le centre montagneux de l’île. Car le 13 mars, des coulées de lave issues de l’éruption du piton de la Fournaise, commencée un mois auparavant, ont dévalé huit kilomètres et coupé la RN2 au Grand Brûlé, pile entre leurs deux communes. Depuis, la seule route reliant le sud à l’est de la Réunion, où circulent en moyenne 4 500 véhicules par jour, est fermée. «Vivement qu’on retrouve une vie normale !» soupire Kenny. Depuis le début de l’année, le piton de la Fournaise est particulièrement actif. Les épisodes éruptifs se multiplient après deux ans de calme.
Victoriane en a elle aussi gros sur le cœur. La trentenaire aime passer le week-end en famille. Tous les samedis, elle rendait visite à sa grand-mère de 92 ans et à ses parents, qui habitent Saint-Joseph, à environ 50 km… de l’autre côté de la coulée. Elle pourrait emprunter la route des Plaines, mais la mère de famille craint «les virages et le brouillard», sans compter «le prix de l’essence». Alors, même si ça lui «manque beaucoup», elle se résigne à juste téléphoner à ses proches.
Ramassage scolaire à 4 heures du matin
Avec l’éruption, les tracas se multiplient et la vie quotidienne est bouleversée. Maryline Taïlé, 62 ans, venait à peine de prendre sa retraite. L’infirmière a dû remettre sa blouse pour remplacer une collègue qui intervenait dans son cabinet. Cette dernière ne vient plus, car elle habite Saint-Philippe et ne veut pas faire la route interminable par la montagne. «Je ne pouvais pas laisser en plan mes patients», lance Maryline, pensant à une centenaire de Piton Sainte-Rose.
Beaucoup d’habitants ont perdu en temps de sommeil. Agnès va entamer une formation à l’Etang-Salé, sur la côte ouest. La Sainte-Rosienne soupire, pensant à ses nuits écourtées pour être à l’heure du «mauvais» côté de l’île : «Ça commence à 8 heures.» Sylvain, lui, se lève à 2h45 pour arriver à temps au lycée agricole de Saint-Joseph, où il travaille comme agent d’entretien. Des proches lui ont proposé de passer la nuit sur place, mais le sexagénaire a décliné, préférant dormir chez lui. Près d’une trentaine de lycéens sont également concernés, habitant le sud et scolarisés dans l’est, ou l’inverse. La Cirest, communauté des communes de l’Est, a adapté ses horaires de ramassage pour transporter ces jeunes à partir de 4 heures du matin !
Profs absents
La qualité de vie en prend un coup, le portefeuille aussi… «C’est la catastrophe, se désole François Dennemont, gérante du restaurant Anse des cascades, planté dans une crique de Sainte-Rose. Je ne fais plus que cinq à six couverts le midi, contre une cinquantaine en temps normal.» Les touristes du sud ne pouvant plus venir déguster son thon grillé, elle craint de devoir licencier un de ses six employés. Mêmes fausses notes au marché artisanal de Notre-Dame-des-Laves. Un orchestre de cuivre a beau résonner, Farida Grondin, présidente de l’association les Brocanteurs des laves, fait grise mine : «On a perdu 25 exposants, soit 250 euros de chiffre d’affaires.»
Car la lave peut refroidir les ardeurs. A l’Ecole du centre de Sainte-Rose, deux des cinq enseignants habitant dans le sud se sont fait porter pâles. «Ils ont été remplacés», assure Mickaël Montpré, le directeur, démentant les propos d’une parent qui assure que sa fille, en CP, n’a plus de maître «depuis deux semaines». Les trois autres professeurs des écoles pénalisés par la coupure de la route sont soit hébergés par des collègues, soit dorment à l’hôtel de la Fournaise, avec l’aide financière de la commune. Pour sa part, Sonia Chabou, principale du collège Thérésien Cadet, a aménagé les horaires d’une demi-douzaine de ses personnels, de façon à leur «éviter trop d’allers-retours» entre les deux zones.
Tous attendent désormais que la coulée refroidisse sur les 600 mètres de chaussée recouverts et que la réfection de la route soit engagée. «Les travaux devraient débuter, côté est, dans deux semaines environ», prévoit Marie-Christine Leroux, responsable de la gestion du trafic routier au conseil régional. L’éruption s’est en effet éteinte le 12 avril ; mais la lave a déjà rejailli à deux reprises depuis l’annonce de son premier sommeil ! «C’est décourageant», soupire un habitant…
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