Pour la première fois depuis 2007, l’éruption du volcan a coupé la route nationale au sud-est de l’île. Un spectacle admiré par de nombreux Réunionnais ce vendredi 13 mars, mais qui va affecter les déplacements pendant plusieurs mois.
Libération du 13 mars 2026
De notre correspondant Laurent DECLOITRE
Comme de la guimauve noire en fusion, tantôt boursouflée, tantôt plissée, la coulée de lave a pris le dessus sur le bitume de la route nationale 2, au sud-est de la Réunion, ce vendredi 13 mars vers 6 heures. A la vitesse lente mais inexorable de quelques dizaines de mètres par heure, l’éruption du piton de la Fournaise, qui a commencé le 13 février, a donc mis un mois pour atteindre le littoral. Un trajet erratique d’une dizaine de kilomètres depuis le cratère Dolomieu, situé à 2 631 mètres d’altitude. Au plus près de la gangue de magma, la chaleur est intense, les fumées irritantes, le bruit – des grondements et des sifflements de gaz – impressionnant. Le téléphone portable indique que l’appareil ne fonctionne plus en raison de la chaleur, des cendres atterrissent sur le carnet de notes…
Sur près de 300 mètres, à trois endroits, la masse noirâtre et rouge coupe la seule route qui fait le tour de l’île, au bien nommé Grand Brûlé, entre Sainte-Rose et Saint-Philippe. La coulée file droit devant elle dans la forêt pentue ou préfère parfois suivre les courbes du ruban de goudron comme si elle «prenait» la route. Aux alentours, les arbres sont en feu, tout comme le bitume, proie de flammèches virevoltantes.
A quelque 80 mètres de ce spectacle, des centaines de Réunionnais et de touristes, cantonnés derrière une barrière de sécurité, apprécient. Ils ont dû abandonner leur véhicule au plus près, à un kilomètre de là, au point de retournement fixé par la préfecture, afin d’éviter les embouteillages sur cette zone dangereuse. En fin de journée, l’affluence est telle qu’il faut marcher plus d’une heure sur la route avant d’arriver au point de vue. «C’est spectaculaire de voir comment la nature reprend ses droits», s’enthousiasme Jeff Pierre-Louis sous ses dreadlocks. L’entraîneur de basket se fait volontiers poète, déclamant que «le volcan réécrit l’île». Un de ses fils, Joshu, ne parvient pas à doucher sa joie, malgré un «ouais, ça va, c’est bien quand même» lâché avec condescendance. Mais l’ado n’oubliera pas de publier sur son compte Snapchat le selfie pris devant la coulée, «pour montrer aux copains».
Cécile Masséllamany, venue avec son mari et cinq enfants et petits-enfants, en prend elle aussi plein les yeux ; elle regrette cependant d’être tenue à distance. «En 2007, la dernière fois qu’une coulée avait coupé la route, j’avais pu plonger un bâton de bois dans la lave», raconte l’assistante familiale. Le préfet, Patrice Latron, venu sur place en hélicoptère dans la matinée, s’est justifié face aux médias locaux : «Mon enjeu, c’est que les Réunionnais puissent voir le spectacle, mais en toute sécurité. J’en suis le garant.»
Autre souci, et non des moindres : l’unique liaison entre l’est et le sud de l’île est désormais bloquée. Il faudra des mois, le temps que l’éruption s’éteigne puis que les coulées se figent et baissent en température, pour que les services de la région Réunion, en charge des routes nationales sur l’île, puissent retracer une voie. Pendant ce temps, c’est la galère pour tous ceux qui ont l’habitude d’emprunter ce tronçon, comme Alex Docteur, qui habite Saint-Joseph, dans le sud de l’île, et travaille au snack de la Cascade, dans l’Est. «En temps normal, je mets un peu plus d’une heure, maintenant je dois faire le détour par les Plaines [le centre de l’île], soit plus de deux heures de route !» La Réunionnaise a heureusement de la famille à Bois-Blanc, du «bon côté» de la coulée et y logera «à partir de la semaine prochaine». Des lycéens, des enseignants, des salariés devront eux aussi trouver des solutions de repli.
Cette éruption a surpris les spécialistes de l’observatoire volcanologique du piton de la Fournaise, qui, la veille encore, estimaient que la lave n’atteindrait pas la route. La coulée ne progressait quasiment plus, sa surface s’étant rigidifiée en gratons rugueux et noirs. Mais «la morphologie de la coulée a brusquement changé», analyse Philippe Kowalski. En son cœur, le magma était plus fluide et a percé la croûte pour s’échapper et s’écouler en flux rouges. Plus rapides, moins prévisibles, plus dangereux. Au bruit sourd de craquements et d’explosions sporadiques, les rubans de feu progressent désormais en direction de la mer. La route n’en est distante que de 700 mètres. A ce rythme, les flots de magma pourraient rejoindre ceux de l’océan Indien dès cette nuit.

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