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L'actu vue par Laurent DECLOITRE

L'actu vue par Laurent DECLOITRE

Les articles de Laurent Decloitre (journaliste et biographe) sur la Réunion et l'océan Indien parus dans Libération, Marianne, Paris Match, l'Express, Géo et la presse nationale.

Publié le par Laurent DECLOITRE
Publié dans : #Articles parus dans Libération
Brigitte et Augustin vivent avec leur fils et leur petite fille Sara sous le même toit, à Saint-Benoît, à la Réunion. (Romain Philippon)

Brigitte et Augustin vivent avec leur fils et leur petite fille Sara sous le même toit, à Saint-Benoît, à la Réunion. (Romain Philippon)

Vivre sous le même toit entre plusieurs générations est un modèle traditionnel sur l’île de l’océan indien, bien plus que dans l’Hexagone. Mais le phénomène devient plus subi que choisi.

Libération du 25 février 2026
De notre correspondant Laurent DECLOITRE

Lorsque la maison d’Anaïs, coiffeuse à Saint-Denis, a brûlé, c’est tout naturellement qu’elle a été hébergée durant six mois chez ses beaux-parents. «Ça s’est très bien passé», se souvient la mère d’une fillette de 3 ans, qui serait prête à aider les parents de son compagnon, s’ils en éprouvaient un jour le besoin. Cette cohabitation intergénérationnelle est parfois présentée comme une tradition dans la presse locale, ce qu’une étude de l’Insee publiée en 2025 semble confirmer : à la Réunion, 3 % des foyers comprennent plusieurs générations, contre seulement 1 % en métropole. L’institut de la statistique en conclut que «la solidarité intergénérationnelle est plus forte» en outre-mer, où, par exemple, «tous les seniors en perte d’autonomie à domicile reçoivent une aide de leur entourage», contrairement à ce qui se passerait en métropole.

Mais cette situation évolue : les ménages multigénérationnels étaient deux fois plus nombreux en 1990 dans le département d’outre-mer. Marlène, 70 ans, qui vit à Saint-Benoît, sur la côte est de l’île, ne cache pas son amertume : «Les jeunes sont ingrats aujourd’hui. Tu peux t’occuper de dix enfants toute seule, eux disent ne pas pouvoir prendre soin de leur maman lorsqu’elle a vieilli !» Elle-même a hébergé sa mère, aujourd’hui décédée, alors que la salle de bains de son petit duplex se trouve à l’étage, inaccessible pour la vieille dame. «Je devais la laver avec une bassine au rez-de-chaussée», raconte-t-elle. Sa sœur, qui habitait un logement plus spacieux, fit preuve de la même générosité, en accueillant leur mère durant quatorze ans, «même si c’était difficile à la fin». Cette solidarité était, selon Marlène, «naturelle». Elle est, aujourd’hui encore, facilitée par le partage des terrains familiaux, qui conduit les enfants à construire leur maison dans la "cour", à quelques mètres des parents.

Mais il arrive que le schéma s’inverse : les «gramouns» (personnes âgées en créole) sont aussi nombreux à devoir s’occuper de leurs enfants – le syndrome «Tanguy». Brigitte, 66 ans, héberge ainsi depuis un an son fils Ludovic et sa petite-fille Sara, à Saint-Benoît. L’employé communal a multiplié les demandes de logement social, en vain. Aussi, sa fille et lui dorment-ils dans la même chambre de ce petit duplex de la cité Labourdonnais, devant lequel s’entraînent, ce matin de février, deux jeunes boxeurs, à l’ombre d’une carcasse de voiture.

Bonne entente

Brigitte reconnaît que la cohabitation n’est «pas évidente», car son compagnon de 80 ans et elle étaient habitués à leur «tranquillité» et à des horaires fixes pour le repas du soir notamment. Aujourd’hui, la famille dîne parfois à 20 heures, voire 21 heures. La charmante grand-mère dit que son fils est «cool», mais rappelle qu’ils ne sont «pas de la même génération» : «On ne peut pas avoir deux coqs dans la même maison.» Sara, elle, timide, profite de la présence de sa mamie : «On va au McDo ensemble, on joue au parc, on se baigne à Bassin Bleu…» Malgré cette bonne entente, jure Brigitte, quand elle ne sera plus autonome, elle ne demandera rien à ses enfants, pour «ne pas être au milieu de leur vie».

Cette évolution des mentalités ne surprend pas Nathalie Firminy. «On nous pousse à l’individuation, au prétexte de notre bien-être, tout en nous demandant d’être solidaires. Mais on ne peut pas écouter sa mamie tout en scrollant sur son téléphone portable !» dénonce la thanadoula, métier consistant à accompagner les personnes en fin de vie. Pour elle, vivre avec ses parents serait synonyme d’enfermement dans la «cellule» familiale.

Cette cohabitation intergénérationnelle, parfois idéalisée, serait donc de plus en plus subie, comme l’assure Erick Fontaine, administrateur de la Confédération nationale du logement à la Réunion : «Elle est imposée par la situation socio-économique, où les revenus et retraites sont très bas, alors que les loyers comptent parmi les plus élevés de France.» Les logements sociaux ? Il en manque des milliers à la Réunion, où plus de 51 000 demandeurs sont en attente d’un appartement, un record historique. «Cela a forcément une incidence, les jeunes ménages mettent plus longtemps à décohabiter avec leurs parents», reconnaît-on à la Société immobilière du département de la Réunion, le premier bailleur social du département. Facteur aggravant : les structures d’accueil adaptées font défaut sur l’île avec moins de 40 places en Ehpad pour 1 000 personnes de plus de 75 ans, contre près de 100 en métropole.

Mise en relation des seniors et des jeunes

Or, la Réunion compte de plus en plus de seniors, trois fois plus qu’au début des années 80. En 2040, ils représenteront 21 % de la population. Face à cette situation, des associations comme SOS gramouns isolés tentent de mettre en relation des seniors et des jeunes. «Le gramoun, qui a peur de rester seul ou qui s’ennuie, signe un contrat avec le jeune, qui bénéficie d’une chambre gratuite moyennant une présence de cinq nuits par semaine», détaille le président Patrice Louaisel. Jacqueline, 80 ans, héberge ainsi Karine, 54 ans, à Sainte-Clotilde. Jusque-là, la vieille dame, boulimique, multipliait les visites, parfois intempestives, chez ses neuf frères et sœurs qui habitent le même quartier. «Ce n’était plus possible, elle nous appelait sans cesse, débarquait sans prévenir, il fallait qu’on passe chez elle tous les soirs», se souvient son frère, Benjamin, 75 ans.

Aujourd’hui, tout va mieux, même si les débuts de la cohabitation ont été difficiles, dit-il : «Le contrat ne prévoit pas de soins, de ménage, de cuisine. Il a fallu le faire comprendre à ma sœur, qui aime bien commander…» De son côté, Karine se réjouit de cette solution économique, qui lui permet de financer son stage de coach sportive. Mais la quinquagénaire doit «faire preuve de patience», regrettant en outre que son hôte «ne s’intéresse à rien»… Une cohabitation, juste une cohabitation.

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