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L'actu vue par Laurent DECLOITRE

L'actu vue par Laurent DECLOITRE

Les articles de Laurent Decloitre (journaliste et biographe) sur la Réunion et l'océan Indien parus dans Libération, Marianne, Paris Match, l'Express, Géo et la presse nationale.

Publié le par Laurent DECLOITRE
Publié dans : #Articles parus dans Libération
Johnny Payet, le maire RN de La Plaine-des-Palmistes, en 2022. (Bastien Doudaine/Hans Lucas)

Johnny Payet, le maire RN de La Plaine-des-Palmistes, en 2022. (Bastien Doudaine/Hans Lucas)

Le parti d’extrême droite, mal implanté dans l’île malgré de bons résultats aux scrutins nationaux, veut prospérer sur la hausse de la délinquance, pointant abusivement l’immigration «de Mayotte et des Comores».

Libération du 8 février 2026
De notre correspondant à La Réunion, Laurent DECLOITRE

Le scrutin municipal de mars va-t-il mettre fin au paradoxe auquel se heurte le RN à la Réunion ? Lors des présidentielles de 2022, Marine Le Pen est arrivée en tête dans l’île française de l’océan Indien, devant Emmanuel Macron, avec 59,5 % des voix au second tour. Les européennes ont confirmé, deux ans plus tard, cette envolée : la liste de Jordan Bardella a largement dépassé ses concurrents. Et lors des législatives de 2024, l’outre-mer a permis, pour la première fois, d’envoyer à l’Assemblée nationale deux députés RN, de la Réunion et de Mayotte. Pourtant, le parti d’extrême droite ne détient les rênes que d’une seule commune sur l’ensemble des territoires d’outre-mer : La Plaine-des-Palmistes, à La Réunion, où le maire sortant, Johnny Payet semble favori pour les municipales de mars.

Dans les vingt-trois autres communes de l’île, le RN peine même à proposer des candidats. «On part de zéro, si on arrive à dix candidatures en mars, ce serait une belle performance, admet Jean-Jacques Morel, délégué départemental du RN. Il faut donner du temps au temps ; en métropole, on a mis cinquante ans à s’implanter.» Christiane Rafidinarivo, chercheuse associée au Cevipof de Sciences Po, qui mène des enquêtes qualitatives sur le vote d’extrême droite à la Réunion depuis des années, a une autre explication. Selon la politologue, «le RN n’est pas intéressé par les municipales, il n’a qu’un but, la présidentielle». Le parti, «pourtant très riche», consacrerait en fait peu de moyens aux élections locales, se contenant de soutenir des candidats de droite «compatibles» avec son projet.

«Très peu d’étrangers résident sur l’île»

C’est le cas à Saint-André, commune de l’est de la Réunion, où l’armateur de pêche Laurent Virapoullé fait campagne contre son propre frère, Jean-Marie – ce dernier étant soutenu par leur père, Jean-Paul Virapoullé, qui fut durant des décennies l’homme fort de la droite locale. Le candidat adoubé par l’extrême droite fait, sans surprise, sa priorité de la lutte contre l’immigration illégale et l’insécurité. Il évoque «une vague migratoire orchestrée par les Comores», 1 700 km au nord de la Réunion, et «un océan de souffrance qui se déverse».

Christiane Rafidinarivo retrouve souvent dans ses panels d’enquête «ce sentiment d’être envahi». Pourtant, selon une étude de l’Insee de 2022, 82,5 % des habitants de la Réunion y sont nés. Sur les 17,5 % restant, 11,6 % sont originaires de métropole, et seulement 1,1 % de Mayotte et 0,5 % des Comores. Conclusion de l’institut : «Très peu d’étrangers et d’immigrés résident sur l’île.» Malgré tout, Laurent Virapoullé déroule sa logorrhée : «La violence importée est le fait d’enfants nés de mère comorienne à Mayotte, qui arrivent à la Réunion grâce à des passeurs pour être inscrits à l’école et toucher les rentes de la CAF.» Le candidat croit même savoir que «des enfants se font mutiler à Mayotte pour être évacués à la Réunion avec leurs parents», qui disparaîtraient ensuite dans la nature. Ces jeunes, «sans amour ni valeurs», hébergés «par des taties de papier», ne seraient que des «bombes humaines qui déstabilisent la société réunionnaise». Solution ? «Que les maires refusent de les inscrire à l’école s’il y a le moindre doute sur l’autorité parentale.»

Il se trouve que la grande majorité de ces jeunes nés à Mayotte sont des citoyens français et qu’on ne peut parler d’immigration à leur sujet : ils ont le droit de se déplacer entre les départements français et doivent évidemment être scolarisés. Cette confusion, Jean-Jacques Morel se défend de l’entretenir. Mais lorsqu’on l’interroge sur ses priorités, à savoir «l’immigration sauvage» et «la tranquillité publique», le délégué départemental du RN évoque à son tour les mineurs «livrés à eux-mêmes qui cassent, brûlent et créent un sentiment de panique». L’avocat, ancien LR, assure qu’une partie d’entre eux ne serait pas de nationalité française, «arrivés sur le département grâce à des faux papiers». Les chiffres de la préfecture n’abondent pas dans ce sens. En mars dernier, le préfet n’avait signalé au procureur que cinq cas de fraude à la demande de titre de séjour depuis début 2025. Par ailleurs, en juillet de la même année, une soixantaine d’étrangers seulement avaient été reconduits à la frontière. A titre de comparaison, Mayotte a expulsé plus de 21 000 personnes en 2025, dont plus de 90 % des Comoriens.

La crainte des Mahorais

Tête de liste du RN à Saint-Denis, le chef-lieu de l’île, Jean-Max Nativel fait pourtant le lien entre les deux mêmes priorités de campagne, l’insécurité – on ne pourrait plus sortir «après 18 heures» sans se faire agresser – et l’immigration «qui vient de Mayotte et des Comores». Aux municipales, Jean-Max Nativel fait face à la maire sortante de Saint-Denis, Ericka Bareigts, ancienne ministre de l’Outre-Mer, qui a réussi l’union de la gauche et devrait l’emporter sans coup férir.

De nombreux élus, de tout bord, avaient craint comme le RN, que des milliers de Mahorais allaient débarquer à la Réunion après le cyclone Chido, qui avait dévasté l’île en décembre 2024. En fait, le rectorat a recensé en janvier 2025 quelque 500 élèves supplémentaires fuyant leur île désolée. Une goutte d’eau au regard des 240 000 élèves que compte l’académie de la Réunion.

En revanche, l’idée d’une hausse de la délinquance se retrouve bien dans les chiffres. En 2025, indique le ministère de l’Intérieur, elle a augmenté à la Réunion par rapport à 2024, notamment en matière de trafic de drogue (+ 34%), d’usage de stupéfiants (+ 63%) et de tentatives d’homicides (+ 54%). Sur la plupart des types de faits, le taux de délinquance dans le territoire demeure égal ou inférieur à celui de la France dans son ensemble, à la notable exception de faits de violence physique ou sexuelle. Mais les candidats soutenus par le RN n’avancent aucune donnée permettant d’attribuer prioritairement ces hausses à des individus d’origine mahoraise ou comorienne.
Sabrina Ramin, qui semble avoir quelques chances de marquer le scrutin face à une gauche désunie à Saint-Benoît, est l’une des rares candidates du RN à faire preuve de davantage de retenue. Certes elle dénonce à son tour «l’immigration non contrôlée», tout en admettant n’avoir aucun chiffre. Mais la cadre territoriale ne veut pas «tirer sur telle ou telle communauté», préférant justifier la délinquance des jeunes par «la pauvreté» et «le manque de repères» plutôt que par leur origine.

Si la mère de famille parle de ces jeunes «venus d’ailleurs», elle se garde de prononcer le mot Mahorais, une communauté très présente dans cette sous-préfecture de l’est de l’île. Ramin rappelle que les délinquants ne «sont pas nés fauteurs de troubles» et assure vouloir apporter de l’aide à ces jeunes «en grande souffrance». Comment ? Ses propositions sont floues ; elle est plus précise sur la lutte contre l’insécurité, proposant davantage de caméras, de gendarmes, de police municipale… Un triptyque classique qui devrait permettre au RN de marquer malgré tout des points : lors des municipales de 2020, le parti n’avait pu faire élire aucun conseiller municipal. Cette fois, il est acquis qu’il obtiendra des strapontins, sinon des mairies.

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