Dans le département d’outre-mer où la loi dégage l’Etat de ses obligations de relogement, plus de 800 migrants africains survivent dans un campement de fortune dans le plus grand dénuement. Avant d’arriver là, la plupart ont subi plusieurs expulsions.
Libération du 5 janvier 2026
De notre envoyé spécial à Mayotte, Laurent DECLOITRE
Photos David LEMOR
Sur une bande étroite de boue et de terre, coincés entre la mangrove de l’océan Indien et les grilles du village Coallia, qui propose en nombre réduit des hébergements d’urgence, plus de 800 migrants africains s’entassent sous des bâches de fortune. Les malheureux transpirent sous un soleil étouffant dans des abris minuscules, au Sud de Mamoudzou, sans rien pour les protéger du sol. Certains ont dressé leur « tente » à même le sable marron et sont inondés lors des grandes marées. « La nuit, les gros crabes nous pincent et notre matelas est trempé », assure Esperance Kamanda, entourant de ses bras ses deux enfants. La Congolaise dit avoir été violée par des soldats du M23, un mouvement soutenu par le Rwanda et opposé au gouvernement de Kinshasa. Elle a fui son pays en guerre et aurait payé 105 euros à des passeurs, qui l’ont transportée des côtes tanzaniennes au large des Comores. Elle a ensuite été transbordée sur un kwassa, une barque motorisée, et débarquée sur le département français.
Venus du Rwanda, Congo, Burundi, Tanzanie, Ouganda, mais aussi Somalie, Éthiopie, Yémen…, ces migrants sont trimballés et parqués comme du bétail dans le département français. Arrivés clandestinement à Mayotte en 2023, des centaines d’entre eux ont d’abord squatté un stade de foot du chef-lieu. Ils en ont été expulsés par les forces de l’ordre, sous la pression des riverains, en mars 2024. Certains demandeurs d’asile ont été envoyés en métropole, la majorité a été éparpillée dans la nature, subissant la fureur du cyclone Chido en décembre de la même année. Ils ont trouvé refuge dans un lycée, avant d’en être chassés par un Collectif de citoyens mahorais. Même mésaventure lorsqu’ils se sont déplacés dans un collège. Ils se sont alors installés au bord d’une route nationale, à Tsoundzou, au sud de Mamoudzou. Mais la préfecture, invoquant « des risques d’accidents », les a ramassés pour les lâcher en bus au bord d’une forêt, loin des regards. Ils y sont restés des mois, subissant parfois viols et agressions. Le 22 octobre 2025, la préfecture a démantelé ce camp dit de la « Guinguette » et relogé 402 personnes, « ùun record » dont s’est félicité le préfet François-Xavier Bieuville.
Parmi les chanceux, Éric, qui ne donne pas son vrai prénom, le Congolais de 40 ans craignant pour sa vie. « J’ai été témoin du meurtre d’un ami commerçant. J’ai fait emprisonner les tueurs, mais certains ont fui le pays. S’ils arrivent à Mayotte et qu’ils me reconnaissent, ils se vengeront », affirme l’ancien bénévole de la Croix Rouge puis changeur de devises dans son pays d’origine. Lui aussi a fui la guerre, en 2024, laissant sur place sa femme et ses quatre enfants. « Je ne pleure pas, assure-t-il, mes larmes sont intérieures ». Éric a fait une demande d’asile auprès de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), qui le lui a refusé. Selon le migrant, « c’est parce que j’ai dit que j’étais congolais alors que je suis né au Burundi »… Mais il aurait retrouvé de nouveaux papiers et espère qu’un recours lui procurera enfin le sésame synonyme d’une nouvelle vie. « Si j’obtiens le statut de réfugié politique, je lancerai un avis de recherche avec la Croix-Rouge pour retrouver ma famille ». Le diplômé d’un institut de développement rural au Congo espère s’installer en métropole et travailler comme conducteur de tracteur. En attendant, Éric a donc été relogé, via l’association Mlézi Maoré, dans une grosse bâtisse de Mtsamoudou, au Sud de l’île. Un village où aucun habitant ne lui confie de petits boulots, il s’ennuie à mourir. Il doit se contenter d’une allocation de 30 euros mensuels pour se nourrir d’ailes de poulets congelées et de pâtes à la farine de maïs. « Je ne mange pas assez, soupire le migrant. Je ne peux pas faire de sport car dans mon état, je risquerais d’embrasser Saint-Michel ». Une expression qui signifie mourir… Malgré tout, Éric se dit « content » de dormir enfin sous un toit, contrairement à ses centaines de camarades restés à la rue, après la destruction du camp de la Guinguette.
Les migrants ont, faute de mieux, remonté des abris misérables le long de la route de Tsoundzou. Mais le 12 novembre, la préfecture a pris un arrêté pour raser les cahutes. Que sont devenus leurs occupants ? Ce sont eux, 824 selon l’Insee, que nous retrouvons en ce mois de décembre, le long de la mangrove, entassés les uns sur les autres, ne bénéficiant ni d’eau courante, ni de douches, et de seulement cinq toilettes installées par l’association Solidarités International. « Mes enfants vomissent, ont des diarrhées et des boutons sur les bras », se plaint Espérance Kamanda.
Deux filets d’eau s’écoulent vers l’océan entre les palétuviers jonchés d’excréments, où se lavent d’un côté les femmes, de l’autre les hommes. La semaine dernière, un migrant a été transporté aux urgences, blessé d’un coup de machettes par une bande de délinquants du quartier. Le jour de notre arrivée, c’est la cohue. Les migrants pensent, à tort, que l’Acfav, association missionnée par la préfecture pour mener une enquête sociale, les enregistre en vue d’une demande d’asile. Dans la bousculade, une femme est écrasée par ses pairs et conduite à l’hôpital. De son côté, Karim Habimana, 25 ans, montre une vilaine cicatrice à son genou, souvenir d’une agression dans le camp de la Guinguette. Elle résulte d’une bataille entre Somaliens et Congolais pour « un vol de nourriture ». Un autre migrant expose son avant-bras, traversé d’une cicatrice boursouflée, provoquée là encore par un coup de machette. Karim tient à raconter, en français, sa tragique histoire : les rebelles du M23 voulait l’enrôler de force, son père a été assassiné devant ses yeux, car « il était mécanicien au sein des FARDC », les forces armées de la République démocratique du Congo.
Dans sa chemise fleurie, assis sur un lit de camp qu’il a pu acheter, David Ména a, lui, vu son sort « s’améliorer » : lorsqu’il était dans le forêt, il dormait « par terre »… Son parcours ressemble à celui de ses voisins d’infortune : « Au Congo, on voulait effacer le nom de ma famille, parce que mon frère travaillait pour l’agence de renseignements du gouvernement ». David s’est alors enfui en Tanzanie, où il changeait des devises : « Pour 100 dollars, j’en gagnais cinq ! » Mais à l’approche des élections présidentielles, les arrestations se multiplient, ses papiers sont confisqués. Un passeur lui propose de l’emmener sur une île française où il sera « protégé ». Laquelle ? Il l’ignore. En septembre dernier, la police des airs et frontières arraisonne son kwassa à quelques encablures du rivage de Mayotte. David est conduit au Centre de rétention administrative, où on lui prend ses empreintes, lui délivre une obligation de quitter le territoire et.. le relâche, sans autre formalité. « Ils m’ont dit de me débrouiller », expose-t-il avec fatalisme. Le migrant fait alors appel à Solidarité Mayotte, conventionnée par l’État pour assurer la mission de Spada (Structure de premier accueil des demandeurs d’asile). L’association aide les migrants à constituer un dossier : récit de vie, photos d’identité, domiciliation… La préfecture doit ensuite leur délivrer une attestation et l’Ofpra les convoquer dans un délai d’environ deux ou trois mois, pour un entretien. Le temps qu’ils obtiennent le statut de bénéficiaire de la protection internationale, les réfugiés doivent être hébergés. Ils perçoivent en outre une somme de 30 euros par mois. Mais face à l’afflux des arrivants et faute d’hébergements suffisants, environ 900 places sur l’île financées par l’État, ce dernier ne peut remplir ses missions. De toute façon, il est désormais dégagé de toute responsabilité : la préfecture peut en effet « déroger à l’obligation de proposer une solution de relogement ou d’hébergement d’urgence en cas de destruction d’un habitat informel », stipule la loi sur la refondation de Mayotte d’août 2025. Et ce jusqu’en 2034…
Le nombre de 2270 inscriptions à ce jour à la Spada, contre 3526 à la même période l’an dernier, pourrait laisser à penser que le flux migratoire se tarit. En fait, explique Élise Nénot, directrice par intérim de Solidarité Mayotte, les procédures en cours ont baissé suite au blocage des services de la préfecture par une poignée de femmes d’un Collectif et au cyclone Chido en 2024. En réalité, les kwassas sont toujours aussi nombreux à débarquer à Mayotte. Le 29 septembre, trois migrants se sont noyés lors du naufrage de leur barque au large de Koungou, au Nord de Mamoudzou. La nuit précédente, deux embarcations avaient été interceptées par les forces de l’ordre. Et le 5 décembre, trente ressortissants congolais ont encore accosté sur l’îlot de M’tsamboro, au Nord-Ouest de Mayotte, avant d’être arrêtés. Reste qu’un accord de paix a enfin été signé, le 4 décembre, entre le Congo et le Rwanda. Las… Selon Amnesty International, « les violences se poursuivent, causant d’immenses souffrances à la population civile ». Il n’est donc pas certain que les habitants de cette zone de l’Afrique de l’Est soient moins nombreux à fuir leur pays pour tenter de gagner Mayotte.

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