Les autorités locales ont lancé mardi 9 décembre une campagne de communication sur les mules, ces passagers transportant de la drogue en provenance de la métropole. Ces dernières années, l’importation de cocaïne a explosé sur l’île, avec 60 % de quantités interceptées en plus en 2024.
Libération du 14 décembre 2025
De notre correspondant Laurent DECLOITRE
«Qui vient vous récupérer ? Vous restez combien de temps ? Vous logez où ?» Les questions fusent, tandis que le douanier de l’aéroport de Sainte-Marie, au nord du chef-lieu de l’île, mains gantées, fouille la valise de la passagère. La jeune femme, crâne rasé à l’exception d’une touffe de cheveux bleus, tatouages sur les bras, a été «ciblée» par les douanes, la police et la gendarmerie, qui ont croisé leurs fichiers. Elle est susceptible d’être une des mules qui transportent depuis la métropole de la drogue à destination du marché réunionnais.
Les critères qui ont motivé sa fouille, comme celle de quinze autres passagers, ce mardi matin ? Le fait que le billet ait été acheté par un tiers, au dernier moment, en cash et pour un court séjour, tout comme les données fournies par les compagnies aériennes, sont des éléments qui alertent les forces de l’ordre. Ce jour-là, l’opération antistupéfiants, vaine, a mobilisé des gendarmes, qui guident un chien malinois renifleur entre les passagers, des inspecteurs du service territorial de police judiciaire (STPJ) et les douaniers. Normalement, pour les vols en provenance de métropole, les passagers ne subissent aucun contrôle de papiers ; mais cette fois, les policiers relèvent leur identité et orientent les cibles repérées en amont vers le scanner à rayons X des douanes.
C’est que la lutte contre les narcotrafiquants est devenue «la priorité», rappelle le préfet Patrice Latron, depuis que l’importation de la cocaïne, un «tsunami blanc», a explosé sur l’île. En 2024, les quantités interceptées ont progressé de plus de 60 % par rapport à 2023, et cette année, elles augmentent encore. «Il y a sept ans, se souvient l’inspecteur régional des douanes Hervé Le Ray, on avait saisi 400 grammes de cocaïne ; cette année, on en est à près de 50 kilos !» Le 26 octobre, une opération d’envergure a mobilisé 250 gendarmes et conduit à l’arrestation de 18 suspects à la Réunion et en métropole, ainsi qu’à la saisie d’argent, de drogue, d’armes et de produits de luxe. Et près de 500 «savonnettes» de cannabis ont été découvertes dans des véhicules au port. Valeur estimée : deux millions d’euros.
Des profils plus variés
A ce jour, 54 mules ont été interceptées en 2025, plus d’une par semaine. La dernière arrestation en date est celle, le 11 décembre, d’un homme de nationalité brésilienne à l’aéroport, qui transportait près de 40 kilos de résine de cannabis et de cocaïne. Habituellement, détaille Sébastien Navarro, un avocat qui a défendu plusieurs mules, il s’agit «de jeunes femmes désœuvrées qui ont besoin d’argent et prennent des risques inconsidérés». Désormais, les profils sont plus variés selon les autorités. En octobre, une mule a été arrêtée, une femme qui voyageait avec son bébé. La cocaïne peut être cachée dans la valise, ou scotchée contre le ventre, voire introduite sous forme de «boudins» dans le rectum et le vagin, ou encore avalée sous forme d’ovules. Laurent Chavanne, directeur territorial de la police nationale, rappelle les dangers de cette pratique : «Si un sachet s’ouvre dans le corps, la personne peut en mourir.» Ce fut le cas d’un passager dont le malaise, mortel, a conduit à détourner un avion pour la Réunion vers le Kenya. Une autre mule, qui était passée entre les mailles du filet, s’est sentie mal et a été conduite d’urgence à l’hôpital de Saint-Denis avant d’être arrêtée.
Qu’est-ce qui explique ce déferlement ? «La Réunion était jusqu’à présent épargnée, analyse le commissaire divisionnaire Guillaume Maniglier, à la tête du STPJ, et la demande reste supérieure à l’offre. De ce fait, c’est un marché très rentable pour les narcotrafiquants.» Le gramme de cocaïne est vendu environ 130 euros, contre 50 en métropole ! Pour faire face, les forces de l’ordre se sont réorganisées. Le préfet rappelle que les «effectifs de gendarmes et policiers dédiés à la lutte antistup ont été doublés depuis 2021». Un scanner mobile doit arriver : il permettra aux douaniers de vérifier sans les ouvrir le contenu des containers au port.
C’est que les trafiquants sont passés, rappelle Guillaume Maniglier, «de l’artisanat à des groupes plus structurés». A ce jour, aucun lien avec la grande criminalité n’a cependant été «détecté», mais des individus «notamment d’origine guyanaise ou caribéenne s’installent ici pour structurer les réseaux». Les autorités craignent la survenue de règlements de comptes, enlèvements, overdoses, qui restent à ce jour rares, tout comme l’usage d’armes à feu.
«Fais pas ta tête de mule»
Les pouvoirs publics ont même lancé une campagne de communication originale, en interviewant des mules en prison, qui, visage flouté, disent regretter leur geste. En attendant la diffusion des spots sur les réseaux, le slogan «Fais pas ta tête de mule» s’affiche à divers endroits de l’aéroport par-dessus des visages générés par IA reprenant les propos tenus par les repris de justice : «C’était un plan facile», «Ça valait le coup»… Les peines de prison appliquées rappellent qu’il n’en est rien. Pour prévenir cette dérive «pendant qu’il en est encore temps», la procureure de Saint-Denis, Véronique Denizot, assume en effet auprès de Libération «une politique pénale sévère». A la Réunion, les mules sont régulièrement condamnées à trois ou quatre ans de prison ferme, ce qui est loin d’être le cas en métropole.
La campagne d'affichage de la préfecture de La Réunion mériterait d'être reproduite dans les aéroports de métropole...

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