Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
L'actu vue par Laurent DECLOITRE

L'actu vue par Laurent DECLOITRE

Les articles de Laurent Decloitre (journaliste et biographe) sur la Réunion et l'océan Indien parus dans Libération, Marianne, Paris Match, l'Express, Géo et la presse nationale.

Publié le par Laurent DECLOITRE
Publié dans : #Articles parus dans Libération
Des HLMM à moitié détruits où vivent encore les habitants de Talus, Majicavo.

Des HLMM à moitié détruits où vivent encore les habitants de Talus, Majicavo.

Toitures de fortune, bâches pour se protéger de la pluie… Un an après le cyclone qui a fait 40 morts et 41 disparus, la reconstruction du bâti peine à couvrir les besoins de l’archipel. Les élus mahorais estiment que l’Etat n’est pas à la hauteur des besoins.

Libération du 10 décembre 2025
De notre envoyé spécial,
Laurent DECLOITRE
Photos David LEMOR

Hadidja, mère de vingt-huit enfants, oui vingt-huit enfants, a tout connu au cours de ses 86 ans. Mais l’habitante de Chiconi, ville côtière de 13 000 habitants à l’Ouest de Mayotte, n’avait jamais vécu un cyclone comme Chido. « J’avais peur, j’étais impuissante », raconte, en shimaoré, la vieille femme sous son turban bleu. Ce matin du 14 décembre 2024, le toit en tôle et la charpente de sa maison en briques de terre compressée se sont envolées. Un an après, Hadidja a retrouvé un semblant de sourire. Grâce au soutien d’Harappa, une agence d'études urbaines qui favorise « une approche ethno-architecturale de l’habitat », la Mahoraise a de nouveau un toit, et même un étage supplémentaire. Un escalier mène à une salle de 35 mètres carrés, aux murs et au plancher en bois. « Cette fois, le toit en tôle est conçu pour résister aux cyclones », promet Amandine Cévennes, la jeune architecte chargée de la reconstruction. Harappa a été financée par la commune de Chiconi, pour l‘achat des 19 000 euros de matériaux, Hadidja n’a rien payé.

reconstruction Mayotte cyclone Chido Chiconi harappa
Adidja a de nouveau un toit et même un étage supplémentaire. (Chiconi)

Le symbole d’une reconstruction réussie, un an après ? La vie semble avoir repris son cours dans le département de l’océan Indien, où les coupures d’eau ont toujours lieu au moins trois jours par semaine. Mais on voit çà et là les signes encore visibles du cyclone : quelques maisons et bâtiments publics protégés de la pluie par des bâches, des tas de tôles tordues et de madriers brisés qui s’accumulent sur des terrains vagues. Les conséquences de la tornade, qui a détruit ou endommagé «60 % du bâti de l’île» et «plus des deux tiers des logements collectifs» selon la Fondation pour le logement, sont loin d’être effacées. « Chido a changé nos vies, s’exclament Nourinia, Maïna et Faïna, élèves du collège de Passaimanty, sur la côte Est de l’île. On a tout perdu : la télé, nos vêtements, les lits, même nos téléphones portables ». Aujourd’hui, les filles dorment sur des nattes à même le sol, leurs parents, faute d’aide, n’ayant pas les moyens de racheter des meubles. « Avant Chido, on faisait du stop gratuitement, racontent les adolescentes. Maintenant, c’est deux euros ! » Et d’ajouter, fatalistes : « Les gens sont devenus méchants, car ils n’ont plus rien ! »

Réparer avant la saison des pluies

Missionnée par les services de l’État, la fondation Architectes de l’urgence avait dénombré 30 000 toitures « à renforcer », sur une population de 329 000 âmes. « Or seulement 7% des personnes sont assurées », comptabilise aujourd’hui Caroline Aubry, chargée de projet.

cyclone chido mayotte tôles toits reconstruction
Les tôles arrachées sont entassées comme ici dans la décharge de Mtsapéré.

Les habitants ont donc récupéré les tôles envolées pour les reclouer à la va-vite, notamment dans les bangas, ces bidonvilles où logent les immigrés d’origine comorienne. Et ce, malgré l’interdiction, irréaliste, de la préfecture de vendre les feuilles de tôles aux personnes sans titre de propriété. Les propriétaires assurés ? Ils ont préféré financer eux aussi sur leurs fonds les travaux, car les démarches étaient trop longues ou compliquées. C’est le cas de Delphine Abdou, qui travaille dans la communication ; le toit de sa maison, en béton, a été fissuré par la chute d’un arbre. « Il fallait bien réparer avant la saison des pluies ! », soupire la jeune Mahoraise. Le sénateur Saïd Omar Oili, apparenté au groupe Socialiste, écologiste et républicain, accuse le gouvernement de ne pas avoir mis la pression sur les assurances « pour assouplir les règles et accélérer le procédures ». Lui-même a perdu son toit en tôle et l’a remplacé, sans attendre les versements dus, par une dalle de béton, jugée plus sécuritaire. Scie circulaire à la main, Arthur Breen, en train de construire la maquette d’une charpente dans son atelier mobile de Chiconi, fait la moue. Le charpentier et architecte de 25 ans a participé à la reconstruction de la flèche de Notre-Dame de Paris et s’attelle maintenant aux cases de Mayotte. « Si la granulométrie du béton n’est pas la bonne, si la pente est mal calculée, si l’étanchéité est mal faite, sans parler de l’enfer thermique, les dalles ne sont pas la bonne solution », prévient-il. Recruté par l’association Likoli Dalo, financée notamment par la Fondation pour le logement, le spécialiste prône la reconstruction de toitures en tôle, en deux ou quatre pans, dans les règles de l’art. Une quarantaine d’artisans et de jeunes du régiment du service militaire adapté ont été formés. Mais aucune maison n’a encore bénéficié de ces nouvelles techniques… un an après. Arthur Breen sait que les habitants ont reconstruit leur charpente en augmentant les espaces entre les poutres, en ne mettant qu’une vis sur deux, en oubliant les planches de rive… par  souci d’économie. « Au prochain cyclone, craint-il, ça s’arrachera de fil en aiguille ».
Likoli Dalo travaille en partenariat avec une autre association, la Régie territoriale de Tsingoni, qui a lancé avec l’agence d’architectes Encore heureux un autre projet : Scie Maoré. L’objectif est de récupérer les arbres déracinés par le cyclone et de les transformer en planches, ce qui éviterait d’importer ce matériau coûteux. On estime à 50, voire 100 000 m3 de bois abattu. Mais là encore, l’idée n’a pas encore été concrétisée dans les faits, la nouvelle scie n’est arrivée que cette semaine. Des délais qui ne surprennent pas la Fondation de France, qui a collecté 44 millions d’euros de fonds (voir par ailleurs) pour venir en aide aux sinistrés.


« On attend toujours l’argent »

Nombreux sont ceux qui vivent désormais dans des conditions dégradées, comme les locataires de la société immobilière de Mayotte (SIM), le plus important bailleur social de l’archipel. «Nous avons mis du temps à démarrer les travaux», concède à l’AFP Ahmed Ali Mondroha, directeur général de la SIM, qui évalue les dégâts causés par le cyclone à 72 millions d’euros. «Sur 1 600 logements touchés, 500 ont pu être remis en exploitation et environ 600 sont actuellement en travaux.» Au Talus, dans les hauteurs de Majicavo, au nord du chef-lieu Mamoudzou, le vent a non seulement arraché les toits mais aussi les murs en plaques de fibro-ciment des HLM. 

soliha relogement sim hlm talus majicavo cyclone chido reconstruction mayotte
Une partie des familles a été relogée par l'association Soliha.

Les familles, qui habitaient auparavant dans des bidonvilles, vivent là depuis qu’elles ont été  relogées en 2023 par l’association Soliha, qui sous-loue à la SIM. Raika Houmadi, lycéenne de 18 ans, raconte qu’après Chido, « papa a remplacé les murs par des feuilles de tôles, mais ça perce quand il pleut ». Les HLM ressemblent désormais à des cahutes de bric et broc, ceux qui ont été évacués ont été vandalisés. Mariata Durozel, responsable du pôle relogement à Soliha, fait au mieux : « On a pu trouver un nouvel hébergement pour neuf familles, il y a encore six qui vivent dans des conditions tout juste habitables ». Anissa Ahmed, en train de faire frire du poisson, a pu bénéficier d’un appartement, vieillot et sommaire, de deux chambres, loué 850 euros à la SIM par Soliha, sur la commune de Trivani. Titulaire d’un contrat aidé dans une épicerie sociale, la mère de famille ne paie que 100 euros, remerciant Dieu d’être relogée et, surtout, encore vivante : « Durant Chido, j’aurais pu mourir sous les décombres ».

chiconi toit reconstruction cyclone chido mayotte soliha
Yacine attend toujours l'argent pour reconstruire l'étage de la maison familiale à Chiconi.


Soliha, financée par de nombreux partenaires publics et privés, s’occupe également de réhabiliter les maisons détruites, si les propriétaires sont français ou en situation régulière. Mais l’impression demeure d’une goutte d’eau dans un océan de besoins. En raison de la lenteur des procédures, aucune habitation n’a à ce jour été l’objet de travaux, comme s’en désespère Yanice Moustapha, 24 ans. Pourtant, la maison en dur de sa famille de sept personnes a été sélectionnée depuis des mois : le toit et tout l’étage ont été détruits par le cyclone. Alors ses parents se sont résolus à acheter et poser des tôles provisoires pour éviter les infiltrations au rez-de-chaussée. Une bande de lémuriens y a depuis trouvé refuge, le sol est jonché d’excréments. Bien que le couple travaille, à la mairie et au collège, il n’a pas les moyens de payer les travaux, estimés à 65 000 euros. Yanice confie : « On avait arrêté l’assurance trois mois avant Chido, pour payer l’emprunt qui a servi à construire l’étage ». Lauriane Cuisinier, responsable du pôle habitat durable à Soliha, espère que le chantier commencera dans les prochaines semaines ; à ce jour, l’association « attend toujours l’argent »… Quatre-vingt-cinq autres demeures doivent être réhabilitées en 2026 sur le même principe.

« Ça reste en travers de la gorge »

Ces retards à l’allumage surprennent, après le vote d’une loi dite d’urgence puis d’une loi sur la refondation par le Parlement. Elles ont conduit à la création d’un établissement public de reconstruction et de développement de Mayotte (EPRDM) dont le premier conseil d’administration ne s’est tenu que le 3 novembre, onze mois après le passage de Chido. Comme le remarque le sénateur Saïd Omar Oili, « La Réunion, détruite par le cyclone Garance [en février], n’a pas eu besoin d’une loi spécifique ; l’État a fait son travail et reconstruit. Pourquoi c’est différent chez nous ?! » Conclusion sans appel de Matthieu Hoarau, directeur régional de la Fondation pour le logement : « On ne prend pas l’orientation d’un habitat digne et durable malgré les effets d’annonce ».

sénateur Saïd Omar Oili loi urgence loi refondation mayotte
Le sénateur Saïd Omar Oili est très critique sur l'action de l'État (photo Laurent Decloitre)

Même le macroniste Madi Ousseni Mohamadi, maire de Chiconi, regrette que la construction ait pris du retard « par rapport aux annonces des mesures d’urgence ». Beaucoup de ses confrères refusent de recevoir la presse, « sinon on sera obligé de taper sur l’État » ; or les communes négocient les projets qui seront éligibles aux aides publiques. Elles doivent s’élever, d’ici 2031, à près de quatre milliards d’euros, comprenant des infrastructures d’ampleur, comme un nouvel aéroport, un second hôpital, une usine de dessalement, la modernisation du port de commerce... Le président du conseil départemental, le LR Ben Issa Ousseni, estime lui-aussi que l’État aurait dû « aller plus loin dans les mesures de simplification administratives, sur des périodes plus longues ». Il évoque notamment les aides européennes, gérées à Mayotte par la préfecture : « Elles ont été redéployées sur des mesures d’urgence, au détriment des projets précédents, et dans des conditions très rigides sans grande transparence ». Mais ce qui le scandalise surtout, c’est le fait que l’État aurait proposé de « reconstruire à l’identique ». Pour l’élu, par ailleurs président, sans voix prépondérante, de l’EPRDM, « ça reste en travers de la gorge ».

 

Commenter cet article

Hébergé par Overblog