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L'actu vue par Laurent DECLOITRE

L'actu vue par Laurent DECLOITRE

Les articles de Laurent Decloitre (journaliste et biographe) sur la Réunion et l'océan Indien parus dans Libération, Marianne, Paris Match, l'Express, Géo et la presse nationale.

Publié le par Laurent DECLOITRE
Publié dans : #Articles parus dans Libération
Décembre 2025, recensement à Chiconi, Mayotte. (photo LD)

Décembre 2025, recensement à Chiconi, Mayotte. (photo LD)

L’Etat a lancé jeudi 27 novembre une nouvelle campagne de recensement dans le département de l’océan Indien. Avec une question : compte-t-il plutôt 350 000 ou 500 000 habitants ?

Libération du 4 décembre 2025
De notre envoyé spécial,
Laurent DECLOITRE

Abdouraouf Bamoussa quitte une petite route goudronnée de Chiconi, commune de 13 000 habitants sur la côte Ouest de Mayotte, pour monter à pied sur un chemin de terre défoncé. Après avoir croisé des lémuriens, l’agent recenseur de la commune aperçoit quelqu’un, en short et sandales, se faufilant entre des bananiers. Il le hèle en shimaoré. L’homme est craintif. Il est Comorien, arrivé à Mayotte en 2004 à bord d’un kwassa-kwassa, ces barques motorisées pilotées par des passeurs qui franchissent les 70 km séparant les Comores du département français.

«Il n’y a pas de vie là-bas», raconte-t-il pour justifier son exil. Sans papier depuis, Amine Djamael Papa s’est déjà fait interpeller par la police des airs et des frontières française et expulsé sur son île natale… pour revenir à Mayotte deux semaines plus tard. David Capelle, le superviseur de l’Insee accompagnant Abdouraouf Bamoussa mardi 2 décembre, lui explique qu’il ne risque rien, que l’Institut de la statistique, qui chapeaute le recensement entamé le 27 novembre à Mayotte, ne communique pas les coordonnées aux forces de l’ordre. Il précise que mieux compter les habitants permettra «de donner une école et un hôpital aux enfants».

Dotations sous-dimensionnées

Finalement, Amine Djamael Papa accepte de répondre aux questions. Mais il refuse qu’on se rende dans son «banga», la cahute où il vit avec sa compagne et ses deux enfants, disposant de l’eau courante mais pas de l’électricité. Le clandestin a peur des réactions du propriétaire, un marchand de sommeil mahorais, employé de mairie. Ce dernier loue la masure, sans toilette ni cuisine ni douche, contre des menus travaux de maçonnerie chez lui ou des connaissances.

L’essentiel, ce jour, c’est qu’Amine et sa famille soient pris en compte dans les chiffres du nouveau recensement qu’ont exigé les élus mahorais. Tous estiment que les 329 000 habitants officiellement comptabilisés au 1er janvier 2025 par l’Insee sont bien loin de la réalité. L’ancien ministre des Outre-mer, Manuel Valls, leur avait donné raison, en lançant en janvier 2025 qu’on n’est «pas loin des 500 000 habitants sur Mayotte». Or une population sous-estimée, ce sont des dotations globales de fonctionnement, versées aux communes, sous-dimensionnées, et des services publics qui en pâtissent. Pourquoi cet écart ? Les agents ne recenseraient que les Français et les étrangers en situation régulière, alors que la plupart des immigrés, qui composent près de la moitié de la population mahoraise, sont sans papier.

Cette accusation, récurrente, avait choqué l’ancien directeur général de l’Insee, Jean-Luc Tavernier, qui avait estimé auprès de Libération «indécent» de voir le travail des recenseurs ainsi «dénigré». Et d’ajouter : «J’ai la conviction que nos chiffres de la population d’avant Chido [cyclone qui a frappé Mayotte le 14 décembre 2024] étaient robustes, à 10 000 ou 20 000 près.» Nous avions déjà suivi des recenseurs, en mars 2024, et constaté qu’ils interrogeaient effectivement tous les habitants, quel que soit leur statut.

Résultats communiqués en 2026

Mais Chido a rebattu les cartes, empêchant de terminer la dernière enquête. Le cyclone a donné un bon prétexte au gouvernement pour exiger que l’Insee mène une nouvelle campagne «exhaustive». Cette fois, toutes les communes sont sillonnées simultanément par 700 recenseurs recrutés par les mairies du 27 novembre au 10 janvier. Un travail de fourmi. Mardi, sous la chaleur étouffante et humide de l’été austral, l’équipe d’enquêteurs cherche à trouver la porte d’une case dans un mur constitué de feuilles de tôle disjointes. Il faut traverser un taillis et passer par le chantier d’une maison en dur avant d’arriver à une entrée, cadenassée. «Oudi ? («Il y a quelqu’un ?»)», interroge Abdouraouf Bamoussa. Non, il semble n’y avoir personne, seuls des moutons et un chien répondent… Le recenseur devra repasser.

Il a plus de chance le long de la route nationale. Une famille l’accueille avec le sourire, en train de déjeuner des sardines à même le sol carrelé de la terrasse. Le père, Ali Nafindra Anli, travaille comme vendeur dans une épicerie, en CDI. Le foyer est composé de sept personnes, réparties dans trois chambres, dont la mère, de nationalité comorienne ; elle ne parle pas français mais dispose d’une carte de séjour de deux ans. En revanche, un des fils de 23 ans, né aux Comores, n’a pas ses papiers. La famille ne s’en s’inquiète pas, les recenseurs ne s’en formalisent pas. Il s’agit de compter, pas de contrôler.

Les chiffres recueillis dans les 17 communes de Mayotte ne seront rendus publics que mi-2026 au mieux. Soit après les municipales. C’est peu dire qu’ils sont attendus avec une certaine tension par la classe politique locale… et l’Etat français.

 

 

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