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L'actu vue par Laurent DECLOITRE

L'actu vue par Laurent DECLOITRE

Les articles de Laurent Decloitre (journaliste et biographe) sur la Réunion et l'océan Indien parus dans Libération, Marianne, Paris Match, l'Express, Géo et la presse nationale.

Publié le par Laurent DECLOITRE
Publié dans : #Articles parus dans Libération
Jean-Claude Bret a été exilé à l'âge de 16 ans.

Jean-Claude Bret a été exilé à l'âge de 16 ans.

Envoyé dans la Creuse à 16 ans, Jean-Claude Bret est retourné vivre sur son île natale après «des années d’esclavage et de calvaire». Il demande réparation à l’Etat français.

De notre correspondant Laurent DECLOITRE
Libération du 14 juin 2021
Photo : Romain PHILIPPON

Jean-Claude Bret n’a toujours pas vraiment de chez lui. Le sexagénaire à la voix douce habite une petite maison près d’un étang salé, dans une commune de l’ouest de La Réunion. Logé gratuitement avec sa compagne, il prend soin de la propriétaire octogénaire. Dans le jardin arboré, deux coqs hauts sur pattes tournent dans leur cage. Petit bout de bonheur tranquille, vie enfin paisible depuis le retour sur son île natale en 2012, après « des années d’esclavage et de calvaire ».
Le Réunionnais n’a aucun souvenir de ses parents biologiques ; né en 1950 à Ravine-des-Cabris, dans le sud du département d’outre-mer, il est élevé par une tante, dans une case en paille et en terre battue, sans eau ni électricité. La Dass de l’époque l’envoie alors, à sept ans, dans un foyer tenu par des sœurs, dans le centre montagneux de l’île. Il y reste deux ans, week-ends et vacances compris : « Je n’avais personne pour me prendre »…
La Dass le place ensuite dans une famille d’accueil de Pierrefonds, dans le sud. Félicien, charpentier, et Noella, n’ont pas d’enfants et sont payés pour l’héberger et le nourrir. Ils se révèlent aimants. « Je vivais comme un prince, dans une vraie famille, bien nourri, bien habillé », soupire Jean-Claude, à la pensée de cette enfance perdue. Le garçon obtient le certificat d’étude et à 14 ans, il commence à travailler. D’abord comme apprenti coiffeur, puis comme tailleur de costumes. « Mon patron m’aimait bien, j’étais heureux, ma voie était toute tracée ».
Mais voilà : en 1966, un employé de la Dass se présente : il a la « chance » de pouvoir être envoyé en métropole « pour y suivre de meilleures études ». Tous frais payés. Deux semaines plus tard, malgré la réticence de ses « parents nourriciers », l’adolescent de seize ans prend l’avion. A l’aéroport de Saint-Denis, il est effaré de voir des enfants et même des bébés, en pleurs. Lui est plutôt « excité » par le voyage, qui le conduit à Guéret, le chef-lieu de la Creuse. « Je me retrouve dans un foyer, rempli d’enfants réunionnais. On dormait dans les couloirs », décrit l’exilé. Un mois plus tard, un paysan d’une soixantaine d’années arrive en 2CV et l’emmène sans qu’il ait son mot à dire dans une exploitation perdue dans la campagne. Pas d’études supérieures comme promis, mais un emploi d’ouvrier agricole. Il va y vivre sept dans des conditions pitoyables. « Je dois m’occuper des cochons et des vaches, ramasser les légumes… » Levé à 4h du matin, « été comme hiver », le Réunionnais termine souvent sa journée de travail après 22h. Il se lave dans « l’eau gelée de la rivière ». « Je n’ai ni le temps de manger, ni de me reposer, je suis traité comme un petit nègre », assure Jean-Claude Bret, encore ému derrière ses fines lunettes. Dans le village, les gens viennent lui toucher la peau, première fois qu’ils voient un noir. Mais en fait, tout le monde l’évite, l’adolescent n’a aucun copain ni copine. Un jour, il s’enfuit, à pied, et est évidemment rattrapé. « C’est très dur psychologiquement, comme si je suis en esclavage ». Le jeune homme est cependant payé, ce qui lui permet, après sa majorité à 21 ans, de passer le permis de conduire et de s’acheter une voiture d’occasion. En 1973, il quitte enfin la ferme ; en sept ans, il n’est jamais revenu sur son île natale et a appris la mort de ma mère d’adoption un an après son décès… 

"Comme un petit nègre"
Jean-Claude obtient un poste de conducteur d’engins dans un village voisin ; il enchaine avec un boulot de fabricant de palettes, puis de pièces plastiques, toujours dans la Creuse. Il se met en ménage avec « une zorey », une métropolitaine mère de deux enfants, agent de service dans un hôpital psychiatrique. Le couple achète un terrain, fait construire, a un bébé, puis se sépare. Le Réunionnais suit une formation pour adultes, obtient un CAP de plâtrier-carreleur, mais trouve finalement du travail dans une entreprise familiale comme peintre en bâtiment. Il se remarie.
En 1997, 31 ans après son départ, Jean-Claude retrouve enfin son pays natal, grâce à l’aide du Cercle des amitiés créoles de la Creuse. Avec les autres exilés, il visite l’île, revoit son père adoptif, en pleurs, et ses cousins avec qui il jouait au foot enfant. Il consulte son dossier au conseil général et apprend qu’il a plusieurs demi-frères et demi-sœurs. « J’étais ému, mais ce n’était plus chez moi », reconnaît-il. Pourtant, ses racines créoles le conduisent à revenir quatre fois à La Réunion, en vacances, « pour retrouver la famille ». En 2012, à 62 ans, retraité, son épouse décédée d’un cancer, il se morfond en métropole. Alors Jean-Claude franchit le pas et s’installe, enfin, à La Réunion, comme plusieurs autres enfants de la Creuse. Aujourd’hui, il réapprend à parler créole, à manger pimenté, à boire le « café coulé » avec ses cousins.
Le septuagénaire semble apaisé mais en veut à l’Etat français. « Paris doit demander pardon et nous verser une compensation financière, exige-t-il.  Moi, je n’ai pas été battu, ni violé, mais je crois que je le mérite. Je suis une victime de l’histoire ».

 

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