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L'actu vue par Laurent DECLOITRE

L'actu vue par Laurent DECLOITRE

Les articles de Laurent Decloitre (journaliste et biographe) sur la Réunion et l'océan Indien parus dans Libération, Marianne, Paris Match, l'Express, Géo et la presse nationale.

Publié le par Laurent DECLOITRE
Publié dans : #Articles parus dans Libération
Les marins de la Sapmer, à la Réunion et aux Seychelles, sont pour la plupart des étrangers. (Téofilovski/Reuters)

Les marins de la Sapmer, à la Réunion et aux Seychelles, sont pour la plupart des étrangers. (Téofilovski/Reuters)

Deux marins de la Sapmer, premier armement de pêche français, sont décédés du Covid-19 aux Seychelles, tandis qu’un autre est en réanimation à La Réunion. La profession réclame désormais une vaccination prioritaire avant d’embarquer.

Laurent DECLOITRE, Libération du 9 avril 2021

Ils avaient passé plusieurs tests PCR, dont les résultats au Covid-19 étaient négatifs, et avaient effectué une septaine, avant de prendre la mer. Pourtant, il y a trois semaines, plusieurs marins de la Sapmer, premier armement de France, ont contracté le virus. Ils pêchaient le thon, depuis plus de dix jours, au nord des Seychelles. Quatre membres de l’équipage du Belle Isle ont présenté une «détresse respiratoire sévère avec pronostic vital engagé». Les quantités d’oxygène embarquées à bord ne suffisant pas, le directeur général de la Sapmer, Adrien de Chomereau, a enclenché, depuis le siège réunionnais, «les grandes manœuvres».

Dans cette partie nord de l’océan Indien, deux thoniers se sont déroutés, tout comme le navire d’un autre armateur et un cargo chilien. «Une solidarité incroyable», qui a permis de stabiliser l’état de santé de deux marins. A l’arrivée à Mahé, la capitale seychelloise, tous ont été pris en charge par les autorités médicales, mais deux pêcheurs, malgache et indonésien, sont décédés, la semaine dernière.

Au même moment, le Dolomieu, un autre thonier de la Sapmer, s’est lui aussi transformé en cluster flottant, malgré le même «process rigoureux». Tous les membres se sont révélés positifs. Enfin, à La Réunion cette fois, une dizaine de cas se sont déclarés parmi l’équipage d’un palangrier, navire pêchant la légine dans des eaux plus froides, au sud du département d’outre-mer. Un des pêcheurs est aujourd’hui encore hospitalisé en réanimation.

«Peur au ventre»
Les marins concernés sont dans la très grande majorité des étrangers, originaires de pays pauvres. Seuls les officiers de ces navires de pêche sont français. «Les marins sont mal payés pour ce métier dur et dangereux. Avec ce qui vient d’arriver, ils sont encore plus stressés et partent en mer la peur au ventre», déplore Alain Djeutang, aumônier auprès des gens de la mer, au port de La Réunion. La promiscuité est inévitable à bord, notamment dans les dortoirs de dix, vingt, voire trente lits. La pratique est cependant légale et habituelle dans le secteur. Elle conduit la Sapmer à une logistique effarante avant chaque virée en mer, qui peut durer plusieurs mois.

Les marins indonésiens prennent l’avion jusqu’à Dubaï avant de regagner les Seychelles, port d’attache des thoniers. Les marins malgaches transitent, eux, par La Réunion, avant de prendre un vol pour Mahé, aux Seychelles. Lorsque les liaisons aériennes sont fermées entre Antananarivo et Saint-Denis, comme c’est le cas actuellement à cause de la pandémie, la Sapmer peut même chercher ses employés en bateau. Les officiers français, souvent bretons, arrivent enfin de Paris, munis du sésame «motifs impérieux»…

L’hypothèse du variant sud-africain
Ces trajets, tout comme le fait que certains tests et septaines sont effectués dans les pays d’origine, posent-ils des questions de sécurité ? Adrien de Chomereau ne le pense pas, puisqu’un ultime test négatif est exigé pour monter à bord. D’où son «incompréhension» face à cette crise sanitaire et économique, qui frappe son entreprise employant 650 marins. L’armateur, en attendant les analyses des laboratoires seychellois, évoque l’hypothèse du variant sud-africain, très présent dans la zone, et la possibilité d’une période d’incubation plus longue que les autres coronavirus. Il prévient : «Il sera difficile de prendre plus de précautions que nous ne le faisions déjà.» Toutefois, ses navires partant de La Réunion vers l’Antarctique naviguent désormais une semaine à vitesse réduite, pour pouvoir revenir si un cas se déclare dans les premiers jours.

Surtout, la Sapmer, relayée par l’Union des armateurs à la pêche de France, demande à ce que «les autorités décisionnaires mettent les marins sur la liste des professions prioritaires pour la vaccination». Et de justifier : «Les marins de la pêche hauturière dont les navires évoluent dans des zones isolées ou fortement éloignées des côtes et de tout centre hospitalier sont plus exposés» que d’autres secteurs. Selon lui, ce serait «l’unique solution pour prévenir de nouvelles catastrophes sanitaires, humaines, sociales et économiques». La Direction des pêches et le ministère des Outre-mer ont été saisis. Sur son site, le ministère de la Mer recommande que «les quantités d’oxygène médical à bord soient renforcées». D’ores et déjà, aux Seychelles, le gouvernement déclare «travailler avec les agences locales de navigation pour vacciner les marins étrangers sur les navires pêchant dans les eaux de la nation insulaire».

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