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L'actu vue par Laurent DECLOITRE

L'actu vue par Laurent DECLOITRE

Les articles de Laurent Decloitre (journaliste et biographe) sur la Réunion et l'océan Indien parus dans Libération, Marianne, Paris Match, l'Express, Géo et la presse nationale.

Publié le par Laurent DECLOITRE
Publié dans : #Articles parus dans Libération
Devant une école de Tsoundzou, à Mayotte, le 25 janvier 2025. (Marine Gachet/AFP)

Devant une école de Tsoundzou, à Mayotte, le 25 janvier 2025. (Marine Gachet/AFP)

L’ONG Human Rights Watch pointe les graves carences de la France dans son 101e département, dans un rapport rendu public ce mardi 18 novembre.

Libération du 18 novembre 2025
Laurent DECLOITRE, correspondant à La Réunion et Mayotte

Entre 5 000 et 9 000 enfants ne sont pas scolarisés à Mayotte, selon une étude citée par l’ONG Human Rights Watch, publiée en 2023 par l’université Paris Nanterre. Soit 5 à 9 % des effectifs scolaires. Comme si, dans l’Hexagone, entre 500 000 et 900 000 élèves de 3 à 15 ans étaient privés d’éducation… Dans un rapport riche en témoignages rendu public ce mardi 18 novembre, l’ONG internationale en conclut que «la négligence du gouvernement français reflète l’héritage persistant du colonialisme». Et d’étriller la France, coupable de «défaillances» majeures dans le département le plus jeune et le plus pauvre du pays.

Interrogé, «un haut responsable» de la préfecture glisse qu’un enfant non scolarisé est «un futur délinquant en puissance». Et de reconnaître : «Ce qu’on a généré par le passé a créé de l’insécurité.» Dernière illustration en date : les violences ont conduit le rectorat à fermer le lycée des Lumières, à Kawéni, au nord de Mamoudzou, du 8 au 12 novembre.

Croissance démographique

Pourtant, l’île de l’océan Indien est un département français depuis 2011, l’école y est donc gratuite et obligatoire de 3 à 16 ans. Les raisons à cette «exception néfaste» de la Républicaine française sont multiples. La première tient au manque d’écoles primaires, qui conduit les communes à instaurer des «rotations» dans les salles de classe : la plupart des élèves ont cours soit le matin, soit l’après-midi. Pire, depuis le cyclone Chido, en décembre 2024, «certaines écoles ont instauré trois rotations par jour, voire cinq», dénonce l’ONG. Un plan dit «d’urgence» devait créer entre 2014 et 2020 près de 600 salles : seules 120 ont été construites à ce jour… La loi de 2025 relative à la refondation de Mayotte prévoit certes de mettre fin aux rotations scolaires et aux classes «itinérantes» d’ici 2031. Mais en raison de la croissance démographique – la plus forte de France –, cela représente 4 000 classes supplémentaires.

Les communes invoquent des finances exsangues et le manque de foncier. Mais Human Rights Watch pointe surtout le prétexte de l’immigration clandestine, hors norme à Mayotte : près de la moitié des 329 000 habitants sont de nationalité étrangère, dont une forte majorité en situation irrégulière. De ce fait, de nombreux maires ne voudraient pas construire, «car pour eux, une école = arrivée de clandestins sur la commune». Les élus n’hésitent pas à contourner la loi pour empêcher les Comoriens – car il s’agit surtout d’eux – et les migrants africains d’inscrire leur enfant à l’école en exigeant des documents non obligatoires.

Bus «caillassés»

Saïd (1), d’origine comorienne et interrogé par l’ONG, s’est rendu quatre fois depuis août 2024 dans les administrations pour obtenir les papiers requis. «Il faut cinq heures à pied pour y aller et revenir», soupire le père de famille. Des mois plus tard, il n’y est toujours pas parvenu. «La mairie m’a dit que l’aîné de 10 ans est trop âgé pour être inscrit. Et ils ont besoin des carnets de vaccination pour les deux autres.» Selon sa femme, Fatima, le service de la scolarité lui aurait intimé «de retourner aux Comores et d’y scolariser les enfants». Ismaël, 14 ans, lui non plus, n’a pas pu s’inscrire : «Je suis né à Mayotte, mais je n’ai pas de certificat de naissance…»

Autre aberration : la plupart des établissements n’ont pas de cantine. Les élèves reçoivent seulement une collation froide. Pour nombre d’entre eux, c’est souvent l’unique repas de la journée. Et encore… «Si on n’a pas payé [30 à 50 euros par an], on ne peut pas manger. C’est très difficile d’aller à l’école quand on a faim», se désole Ali, qui vit dans un bidonville. Hadidja, 16 ans, se souvient des journées où elle ne buvait que l’eau du robinet : «J’allais à l’école de 6 heures du mat à 17 heures sans manger.» Et sur le chemin, la galère : les bus scolaires sont régulièrement «caillassés», cible de bandes de quartiers rivaux. Les pierres brisent les vitres, blessant élèves et conducteurs, qui invoquent alors leur droit de retrait. C’est encore arrivé mercredi sur la route de Majicavo-Koropa, au nord de Mamoudzou.

Des enseignants pas payés depuis deux mois

Enseigner dans ces conditions relève du sacerdoce et le rectorat peine à recruter. De ce fait, la moitié des enseignants du secondaire sont des contractuels. L’ONG estime qu’ils «manquent fréquemment de formation adéquate». A Mayotte, pour se présenter au concours interne de professeur des écoles, il suffit d’avoir bac + 2, contre trois en métropole… Sans garantie d’être payé à la fin du mois. Depuis la rentrée, des centaines d’entre eux, contractuels ou titulaires, n’ont toujours pas reçu leur salaire. C’est le cas de Karim. Le contractuel, prof de français dans un collège de Mamoudzou, n’a pas perçu sa paye de 2 500 euros depuis deux mois. «On est au bord de la déroute, avec des montagnes de factures ! C’est inadmissible !» accuse-t-il.

L’enseignant, titulaire d’une licence de psychologie, exerce depuis trois ans à Mayotte et c’est la deuxième année qu’il fait face à de tels retards, impensables en métropole. Valérie Debuchy, la rectrice, a présenté ses «sincères excuses» évoquant «un fort renouvellement des gestionnaires et des cadres et un déficit de formation des nouveaux agents». La fonctionnaire a promis une paie «normale» en novembre et la régularisation globale «au plus tard en décembre». Un contexte qui aide à comprendre pourquoi Mayotte, comme le relève Human Rights Watch, affiche «les pires résultats scolaires de France».

(1) Tous les prénoms ont été modifiés.

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