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L'actu vue par Laurent DECLOITRE

L'actu vue par Laurent DECLOITRE

Les articles de Laurent Decloitre (journaliste et biographe) sur la Réunion et l'océan Indien parus dans Libération, l'Express et la presse nationale.

Publié le par Laurent DECLOITRE
Publié dans : #Articles parus dans l'Express

L'Express du 26 septembre 2013

De notre correspondant Laurent DECLOITRE; photos Pierre MARCHAL

 

Près de 60% des jeunes Réunionnais, sans travail, ont pour seul espoir de décrocher une formation ou un contrat aidé. En février dernier, tout comme en 2012, ils avaient cédé au découragement et à la colère lors de violentes émeutes. L’Express a donné la parole à ces exclus.

 

EMEUTES-PORT-005.jpgMars 2009, février 2012, février 2013… L’été austral est souvent chaud, très chaud à La Réunion. Barrages routiers, feux de poubelles, pillages de magasins, affrontements avec les forces de l’ordre : chaque année ou presque, les manifestations pour réclamer du travail dégénèrent en émeutes urbaines. Il faut dire que l’île bat tous les records de chômage, avec un tiers de la population active sans emploi dont, véritable baril de poudre, 56% des jeunes de moins de 25 ans !

Rodolphe Morby est l’un d’eux. Peut-être un cas extrême. Pas sûr, malheureusement. Le Portois de 22 ans est le cadet d’une famille qui semble condamnée par le destin. Une mère au foyer, un père au chômage atteint de la maladie d’Alzheimer. Le jeune homme au débit rapide et au sourire inaltérable rappelle que ses quatre frères « ont tous connu la prison ». Une de ses trois sœurs aussi. Vol, violence, trafic de drogue, meurtre... Sans oublier ses demi-frères, dont le tristement célèbre Odrix. Un soir de l’an 2000, ce dernier, accompagné d’un complice, tue trois adolescents, déclenchant des émeutes dans les quartiers populaires du Port…

MORDY-Rodolphe-002.jpgRodolphe a arrêté le collège en troisième. « J’avais le cœur et le sang chauds.  Ma mère a été si souvent convoquée parce que je bataillais qu’elle a abandonné la partie », soupire l’ancien délinquant, diamant à l’oreille, chaîne dorée au cou. « À cette époque, je sortais tous les soirs, je buvais, fumais et rentrais dormir la journée ». Pour acheter sa ration de drogue, 30€ par jour, Rodolphe vendait ses vêtements. « Le zamal me ralentissait. Je ne comprenais plus rien, un bœuf qui vole, je l’aurais cru… »

Une nuit de mars 2010, avec ses « dalons », Rodolphe coupe l’alimentation électrique du quartier Titan, jette des galets et des cocktails Molotov sur les policiers. « C’était comme le jeu du chat et de la souris, très excitant ». Mais le casseur est dénoncé. « J’ai été arrêté à la case, au lit, un fusil pointé sur ma tête. » Condamné à huit mois de prison avec sursis, Rodolphe connaît, enfin, la peur : « Je n’avais encore rien fait de ma vie, même pas passé le permis de conduire ! »

Pauline Barande, jeune avocate installée au cœur du Chaudron, à Saint-Denis, n’approuve pas, mais comprend ces dérives. Elle a défendu une quinzaine de jeunes interpellés lors des émeutes qui ont mis à feu La Réunion, en février 2012. « La justice se contente de les punir, estimant qu’ils ont d’autres moyens d’exprimer leur mal-être. Ça se saurait si c’était le cas ! », accuse l’avocate. Pauline Barande rappelle que le prix des produits de consommation courante a baissé après ces mouvements de colère. Un brin provocatrice, elle lance : « Merci les émeutiers ! Quand il n’y a pas les mots, il reste les gestes »…

Est-ce légitimer la violence ? Le maire de Saint-Louis lui-même a utilisé l’expression créole « ti baba i plèr pa i gagn pa tété », alors que les jeunes dressaient en février dernier des barricades dans le quartier de la Palissade, pour réclamer des contrats aidés. Jonathan Camillot, 28 ans, l’un des leaders, fut condamné à un an de prison, dont six mois fermes. Le chanteur de « Kozman ti dalon », un groupe renommé de maloya, apparaissait jusque-là comme un médiateur, un modérateur…

RSKP-001.jpgSa détention scandalise l’Union de la jeunesse résistante réunionnaise, le premier mouvement à tenter de fédérer les jeunes en déshérence de l’île. « Jonathan n’est pas un émeutier, mais un révolutionnaire et un résistant », assurent Frédéric Maillot et Alexandre Laï-Kane-Cheong, les deux piliers de l’UJ2R. Le premier, employé dans une épicerie sociale, parle comme un slameur ; le second est sans emploi malgré un DEA en philosophie des sociétés et un Master en management des ressources humaines. Les deux protestataires considèrent leur camarade emprisonné, père de trois enfants, comme « un martyr », le comparant aux Black Panthers ou à Nelson Mandela.

Avec les militants du mouvement Réyoné Soubat Kont Profitèr, ils ont lancé en mars dernier une « marche du sel »  et rencontré tous les décideurs économiques et politiques. Fred et Alec, leur nom de guerre, avaient imaginé un montage censé permettre la création de 1440 emplois. Mais les ateliers d’insertion n’ont jamais vu le jour, ni le fonds d’investissements pour les porteurs de projets. « On n’a eu aucune réponse, personne n’a bougé, se désolent les deux militants assis à même le trottoir d’un terrain vague, au pied des immeubles du Chaudron. La prochaine fois, on pourrait laisser les jeunes brûler. De toute façon, nos frères ne nous entendront plus, ils ne nous feront plus confiance ». Et de citer Marx et Engels, selon qui « la violence est accoucheuse de l’histoire »… Pour autant, même s’ils pensent « sérieusement à la révolution », les deux activistes craignent de surfer sur « le créneau séditieux de l’insurrection », de peur d’envoyer les Réunionnais « au casse-pipe »…

Ce discours laisse dubitatif un de leurs « camarades ». « Si les politiques font mal leur boulot, il faut prendre leur place plutôt que les dénoncer. La lutte des classes existe, les jeunes doivent s’impliquer », assène Gilles Leperlier, leader de l’Alliance des jeunes pour la formation et l’emploi à La Réunion (AJFER). Le mouvement, proche du parti communiste, multiplie les actions pour réclamer l’instauration d’une réelle préférence régionale à l’embauche. L’ancien vice-président étudiant de l’université propose que les entreprises, « au lieu de recourir au copinage et pistonnage », soient obligées de publier leurs offres au Pôle Emploi ; l’administration devrait en outre leur délivrer « une attestation d’absence de compétence locale » si elles souhaitent recruter en métropole.

Le jeune homme de 28 ans reconnaît que l’AJFER, qui compte deux élus dans l’opposition au conseil régional, peine à toucher les jeunes issus des classes populaires. « Le fait d’avoir été étudiant, même boursier, d’être blanc et de bien parler français, est considéré comme élitiste », soupire Gilles Leperlier, dont le père est chauffeur de bus et la mère au chômage…

Les quelque 5000 jeunes Réunionnais qui sortent chaque année du système scolaire sans aucun diplôme -avec 12%, le taux de décrochage est le double de celui de métropole- semblent peu concernés : les manifestations organisées par l’AJFER rassemblent seulement quelques centaines de participants. Comme le relève une enquête de l’Insee, un tiers des jeunes sans emploi sont si découragés qu’ils « ne font plus de démarches particulières de recherche ».

Face à cette plaie endémique, et faute de pouvoir compter sur une vitalité suffisante de l’économie insulaire, les pouvoirs publics placent La Réunion, où 35% de la population a moins de vingt ans, sous perfusion. En février dernier, alors que les émeutes secouaient l’île, Victorin Lurel, ministre des Outre-Mer, demandait aux jeunes de se montrer « raisonnables » et attribuait au département 9700 contrats aidés au premier semestre 2013 et 5000 emplois d’avenir sur l’année. Mais ce dernier dispositif peine à décoller, l’État n’en finançant « que » 75%, si bien que les employeurs (les collectivités) se font tirer l’oreille : seuls 1600 contrats avaient été signés au 30 août. L’île fait par ailleurs partie des dix départements français à expérimenter la « garantie jeune » : 1000 Réunionnais de moins de 25 ans, en situation de précarité, vont être « sélectionnés » et percevoir l’équivalent du RSA (493 euros par mois), tout en bénéficiant d’un suivi personnalisé en vue d’une « insertion durable ».

Pour le psychosociologue Arnold Jaccoud, cet argent public est mal employé… « La politique d’assistanat n’aide pas la population à se mettre debout, elle ne sert qu’à apaiser le climat social. Certaines familles sont secourues depuis trois générations et rien ne change pour elles ». Le spécialiste a préféré aider le conseil général à monter en mai un projet original…et controversé : l’Académie des dalons.

academiedalon3compDans une ancienne auberge de jeunesse, sur les hauteurs de Saint-Paul, quinze jeunes de 18 à 25 ans, sans diplôme, en situation de rupture sociale, sont accompagnés par onze adultes, cinq jours sur sept. Lever des drapeaux le lundi, port obligatoire d’un uniforme lors de bilans hebdomadaires, entretien des locaux, visites… Mais aucun cours durant les trois mois d’internat. « On ne travaille pas sur leur manque, mais sur leur motivation et leurs compétences », justifie, enthousiaste, le responsable du site, Claude Calme, un ancien éducateur spécialisé.

Israël, 18 ans, regard d’animal traqué lorsqu’il répond difficilement aux questions, est heureux. « Ici, je suis écouté, alors qu’à la Mission Locale, au lieu de m’aider pour trouver une formation, on me prenait pour un chien », lâche celui qui rêve de devenir élagueur. Le blondinet, qui a arrêté l’école en troisième, rentre chaque week-end chez sa mère, divorcée et au chômage.

Son copain Jo (1) n’a même plus de chez lui. « Je n’ai pas connu mon père, ma mère m’a jeté à l’âge de 16 ans », confie le grand gaillard à l’esprit affuté. Lorsque l’Académie des dalons l’a accueilli, le père d’une fillette de trois ans, séparé de la maman, dormait dans la rue. À La Réunion, près d’une famille sur quatre est composée d’un parent qui élève seul son enfant, une proportion deux fois plus élevée qu’en métropole… Le taux de grossesse précoce est également plus important sur l’île.

Les riverains de l’établissement ont protesté contre la création de cette école de la dernière chance, les élus socialistes du Département ont demandé l’ajournement de l’expérimentation, trop onéreuse à leurs yeux… La présidente Nassimah Dindar (Modem) a tenu bon, et l’Académie va bientôt prendre en charge un deuxième groupe, de jeunes femmes cette fois. Quant aux premiers pensionnaires, ils bénéficient aujourd’hui d’un contrat civique : durant neuf mois, il vont effectuer des tâches d’utilité sociale dans des services du conseil général ou des associations, pour 550 euros mensuels. « J’espère qu’on me donnera les bonnes cartes pour redémarrer, j’ai trop déconné », soupire Jo.

Rodolphe Morby, l’ancien casseur, est dans le même état d’esprit. Le repenti s’apprête à convoler avec Daisy, 22 ans, qui travaille au noir comme serveuse. « Le mariage va me responsabiliser, je ne pourrai plus faire marche arrière », se convainc le jeune homme, actuellement en formation d’agent d’entretien et d’hygiène. Volontaire, il plaide sa cause et celle de ses camarades : « Ne jugez pas les jeunes sur leur passé. On manque de savoir théorique, mais prenez nous en stage, on va vous montrer ce qu’on vaut ! »

Laurent DECLOITRE

 

(1) Prénom d'emprunt

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