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L'actu vue par Laurent DECLOITRE

L'actu vue par Laurent DECLOITRE

Les articles de Laurent Decloitre sur la Réunion et l'océan Indien parus dans Libération, l'Express et la presse nationale.

Publié le par Laurent DECLOITRE
Publié dans : #Articles parus dans l'Express

L'Express du 21 février, Laurent DECLOITRE, photos Pierre Marchal

Par son histoire personnelle, son parcours politique, ses démêlées avec la justice, un népotisme larvé et un indéniable charisme, Gilbert Annette ne peut laisser indifférent. Le maire de Saint-Denis s’est livré à l’Express. Sans langue de bois…

 

ANNETTE-Gilbert-154.jpgSes amis le disent « fidèle », ses détracteurs évoquent un « tueur »… Au troisième étage de la pyramide blanche, le coeur du pouvoir de la mairie de Saint-Denis, Gilbert Annette commente, sans fioriture : « Je suis davantage fidèle à mes convictions qu’à mes amis. Je ne m’embarrasse pas de proches qui ont démérité et deviennent nuisibles à la cause. » Un credo abrupt qui a rythmé le parcours hors du commun de ce petit homme affable et disert, né il y a 66 ans à Diego-Suarez, dans le nord de Madagascar.

Né à Mada, mais de parents réunionnais… Celui qui se sent « africain », même s’il y a « beaucoup de blanc » en lui, qui vit avec une compagne malgache et avoue « une grande affection » pour la Grande Ile,  tient à la précision. « Le fait de me traiter de Malgache a une connotation raciste visant à me rabaisser », regrette l’adepte de yoga.

En 2010, la commune avait voté un budget de 300 000 € en faveur des Comores et de Madagascar. Bronca de l’opposition et… des Dionysiens ! Il faut dire qu’une subvention de 15 000 € avait été attribuée à l’Association réunionnaise des amis de Diégo, dont la présidente, Simone Nowak, n’est autre que la sœur de Gilbert Annette, chez qui l’élu boit le café tous les matins. « Si on ne peut plus aider les pays les plus pauvres du monde, c’est triste », se désole la bénévole, qui a, du coup, retourné la somme. Son frère a décidé, lui, depuis de renoncer à toute forme de coopération régionale. Un manque de courage politique ? « Non, estime l’ancien secrétaire départemental du PS, c’est mettre les mains dans la boue du réalisme. Je préfère maltraiter mon égo que donner un boulevard à l’opposition. »

 

À 12 ans, seul en métropole

 

Malgré cette déconvenue, rien ne ferait renoncer Gilbert Annette à son pèlerinage annuel à Diégo, où, en famille, il célèbre la date du mariage de ses parents. Durant la Seconde guerre mondiale, son père, né à Saint-Benoît, avait été affecté à Mada dans l’armée de Vichy. L’adjudant-chef combattit les Anglais avant d’être emprisonné. Démobilisé, il devint magasinier sur les docks et épousa une jeune caissière de la Compagnie lyonnaise de Madagascar, de vingt ans sa cadette, déjà mère d’un enfant. Le couple en eut onze autres. « Nous vivions heureux mais chichement, confie Gilbert Annette. Je ne connaissais même pas Ramena, une des plus belles plages au monde, à 12 km de Diégo. » En revanche, le garçon rend visite aux malades de l’hôpital, distribue la soupe dans le quartier… L’école française s’arrêtant en troisième, le père de Gilbert inscrit son fils au concours des écoles militaires de métropole. L’élève, doué, est admis à Tulles, en Corrèze.

ANNETTE-Gilbert-151.jpgÀ l’âge de douze ans, le garçon quitte donc sa famille et son île natale, en avion, en compagnie d’un légionnaire allemand qui se rendait en Algérie ! « À l’escale de Tamatave, il m’a commandé une bière. Ce fut ma première décision d’adulte : obéir ou déplaire », sourit le sexagénaire, qui trinqua finalement à sa nouvelle vie. Une fois arrivé à Tulles, « le seul noir de la garnison » dit ne pas avoir souffert de de racisme et vécut au contraire cette période comme « la chance » de sa vie. Le gamin ne rentra que deux fois à Mada, où son père constata, désolé, ses convictions tiers-mondistes. « Je lui reprochais d’avoir tué des Marocains en tant que soldat, se remémore Gilbert Annette. Moi, je ne voulais pas sauter en Afrique avec un fusil-mitrailleur. »

Tant et si bien qu’après le bac, lui qui devait cinq ans à l’armée déchire son engagement. Des militants de gauche l’aident à « entrer dans la clandestinité », assure-t-il avec un brin d’exagération. Il travaille d’abord à Chalons-sur-Marne, comme pion dans un lycée, un de ses frères remboursant le dû à l’armée. Puis le jeune homme réussit le concours de l’Institut technique de l’outre-mer, au Havre. Là, il préside l’association des étudiants, travaille à mi-temps dans un foyer de jeunes travailleurs, alphabétise des ouvriers sénégalais et joue au foot.

 

« Mordre la ligne jaune »

 

Ce n’est qu’une fois diplômé, à l’âge de 22 ans, que Gilbert Annette découvre pour la première fois la terre de ses ancêtres - La Réunion - où il est embauché par les Établissements Legros dont il il finira directeur.  Parallèlement, débute, balle au pied, une longue ascension politique. Le joueur prend la présidence d’un petit club des Deux-Canons, à Saint-Denis et réussit un putsch contre les dirigeants, « des notables », de la ligue réunionnaise de football.

Devenu l’homme fort du ballon rond, cet encarté au PS depuis 1974 reste encore un « militant dormant » en raison de son statut de chef d’entreprise ; Gilbert Annette attend la victoire de François Mitterrand  en 1981 pour faire son coming-out. Suppléant aux législatives qui suivent, candidat aux cantonales un an plus tard et aux municipales de 1983, il perd ces trois combats avant d’engranger, enfin, les succès. D’abord en devenant élu à la Région (1983) puis au Département (1988).

ANNETTE-Gilbert-136.jpgFort de cette dynamique, il se présente à la mairie de Saint-Denis en 1989. Un combat démesuré puisque son adversaire, Auguste Legros, dirige la ville depuis… vingt ans ! Annette l’emporte contre toute attente, scellant part ses méthodes contestables sa victoire… et sa future déchéance. « Boyer et Legros, mes concurrents, allaient dépenser cinq millions de francs chacun dans la campagne, alors que je ne disposais que de 300 000 francs. Si ma communication restait à ce stade, j’étais inaudible. J’ai donc décidé de prendre l’argent ailleurs », justifie l’édile, conscient de « mordre la ligne jaune ».

Une fois la victoire en poche, c’est l’engrenage. « On devait rembourser les donateurs, payer nos dettes et financer les acteurs du terrain », énumère Gilbert Annette qui décide de mettre sur pied « une caisse sociale noire », afin de financer ici une fête et « éteindre le feu dans un quartier », là un voyage de jeunes défavorisés à Maurice… Pour l’alimenter, le premier magistrat cible « quatre ou cinq grosses entreprises » lors de l’attribution des marchés publics. « Nicollin, qui avait obtenu le ramassage des ordures, parce qu’il était le moins cher, a été d’accord pour nous aider. » Même démarche avec la Compagnie générale des eaux, la CGE (future Véolia). « On a renégocié notre contrat de gestion. Puis j’ai ensuite appelé moi-même le directeur, qui n’a pas posé de problème... », révèle tranquillement Annette. Au total, entre trois et cinq millions de francs ont été versés via un porteur de valise, le patron d’un bar, sur des comptes à Djibouti et à Genève.

 

Trois jours dans le noir et le silence

 

Mais la justice se saisit du dossier. Averti par le préfet de l’époque que « ça va cartonner », Gilbert Annette, élu député un an plus tôt, démissionne en 1994 de son mandat de maire avant d’être inculpé. Il a tout juste le temps d’adouber un adjoint, Michel Tamaya, pour le remplacer. Le verdict tombe comme un couperet en 1996 : les magistrats reconnaissent qu’il n’y a pas eu d’enrichissement personnel, mais le condamnent à trente mois de prison, dont douze avec sursis, 200 000 francs d’amende et cinq ans de privation de ses droits civiques. Aujourd’hui, Gilbert Annette reconnaît seulement « avoir mal maîtrisé une époque difficile », et, droit dans ses bottes, vit encore cette sentence comme une profonde…injustice : « Ça m’est resté en travers de la gorge parce que cela n’avait rien à voir avec de la corruption, plaide-il sans sourciller, puisque j’allais voir les boites après l’attribution des marchés. » Selon lui, il ne s’agissait que de « financement politique illicite. »

ANNETTE-Gilbert-155.jpgLe coupable est emprisonné au Port. « Une terrible épreuve » que l’homme a gérée étonnamment. « Je me suis entraîné à la garde à vue avec un copain, commissaire de police, livre-t-il. Et pour me préparer à la cellule, je me suis enfermé trois jours dans ma chambre, dans le noir. Mon épouse m’apportait à manger en silence. » Derrière les barreaux, il rédige le courrier de ses codétenus, entre deux séances de yoga. Et, au bout de six mois, bénéficie d’une liberté surveillée. C’est le début de la traversée du désert.

 

Le retour aux affaires

 

Grâce à ses réseaux, le paria du PS devient directeur adjoint de la fédération Léo Lagrange. Pensant déjà à la « reconquête », il sillonne patiemment Saint-Denis, avec un quarteron de fidèles, qui se verront récompensés pour leur soutien (voir p VII).

Inéligible, Gilbert Annette n’en agit pas moins en coulisse ; en 2000, il aide Michel Vergoz à devenir premier secrétaire départemental du PS, qui lui cède la place quatre ans plus tard. Fort de cette légitimité retrouvée, le nouveau patron socialiste se présente aux élections législatives de 2007. Il est battu par le maire (UMP) de Saint-Denis, René-Paul Victoria, mais la défaite, honorable, estime Didier Annette, son fils et bras droit à la mairie, lui permet de « laver son passé judiciaire ».

Aux municipales de l’année suivante, il n’hésite pas à s’allier à la liste de droite de Gino Ponin-Ballom et Ibrahim Dindar pour l’emporter. « C’était le prix pour être élu et appliquer notre programme ; dans les faits, ils ont compté pour peanuts », se défend, cinglant, Joël Périgaud, le directeur de cabinet d’Annette. De retour aux affaires, le leader socialiste nomme son fils au cabinet, promeut une de ses belles-filles dans les services de la mairie et, comme le reconnaît un proche, « met en lumière Éricka Bareigts, deuxième adjointe, pour la préparer aux législatives ». Or Gilbert Annette a épousé, avant de la quitter, la mère de cette dernière. Il n’en fallait pas moins pour que l’opposition lui reproche son népotisme et qu’un ancien compagnon du PS, Mickaël Nativel, dénonce un clanisme « vomi par les Dionysiens ». L’intéressé laisse dire, reprenant « le devant de la scène, en vue des municipales de 2014. » Et effectivement, « la machine est lancée »…

 

« En position de force »

 

Ces derniers mois, le cabinet a été remanié : trois attachés territoriaux « épaulent » désormais les élus de quartier. Les conseillers, qui vont suivre des séances de médiatraining dans le studio de la mairie annexe de la Bretagne, apprécient modérément d’être ainsi cornaqués... « Certains l’ont perçu comme un contrôle, mais on devait valoriser davantage nos réalisations », argumente un membre du cabinet.

Jugé à la fois « autoritaire » et « visionnaire » Gilbert Annette anime tous les samedis une émission de télévision et de radio, et effectue, « heureux », des visites de terrain au moins cinq fois par semaine. « Curieusement, la mairie n’a jamais autant rénové de gazons de hockey ou de boulodromes », dénonce Michel Lagourgue, d’ores et déjà candidat UDI aux municipales. Le centriste aura sur sa droite René-Paul Victoria, l’ancien député-maire UMP, et, plus anecdotique, Gino Ponin-Ballom. Incertitude de taille : Didier Robert, président de la Région, le patron de la droite locale, laisse planer le doute sur sa candidature.

ANNETTE-Gilbert-183.jpgPour autant, le maire sortant part en position d’ultra-favori face à une opposition encore atone. En mars dernier, un sondage, commandé par la commune, montre que 65% des Dionysiens estiment que « la ville est bien gérée », tandis que 62% se déclarent « satisfaits du travail réalisé ». Toutefois, trois quarts des 150 000 habitants de la dix-neuvième ville de France portent un avis négatif sur les questions de circulation et stationnement.

Annette a entendu le message et fait montre d’un soudain intérêt pour l’aménagement de l’entrée ouest du chef-lieu. Il réclame une partie du milliard et demi d’euros consacré à la future route du littoral afin de désengorger sa ville. Quitte se facher même avec une partie de la gauche. Son idée ? Economiser sur la traversée de La Possession, une commune communiste, afin de dégager les quelque 250 millions nécessaires à son chantier. Opportunisme ou pragmatisme ? Le natif de Diego-Suarez n’a jamais fait de politique avec des pincettes. Et préfère le bulldozer. Pas question de risquer une fausse route à quelques mois des prochaines élections…

Laurent DECLOITRE

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