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L'actu vue par Laurent DECLOITRE

L'actu vue par Laurent DECLOITRE

Les articles de Laurent Decloitre sur la Réunion et l'océan Indien parus dans Libération, l'Express et la presse nationale.

Publié le par Laurent DECLOITRE
Publié dans : #Articles parus dans l'Express

LE PALMARES 2011 DE L'EXPRESS

Un sentiment d'insécurité disproportionné

L'Express du 20 au 26 avril 2011, N° 3120
Par Laurent DECLOITRE

 

Vu la place des faits divers dans la presse locale, la Réunion apparaît comme une société violente. Mais l’insécurité n’est pas si élevée et règne davantage dans le cercle familial que dans l’espace public.

 
Vendredi soir, dernier jour des soldes au centre-ville vieillissant de Saint-André, commune de l’est de la Réunion. Les hauts parleurs du Super U concurrencent les décibels de la soirée dansante de la salle des fêtes attenante. Sur la place, les mères de famille poussent leur caddie, tandis qu’à l’ombre des bosquets du square voisin, on distingue des silhouettes accroupies, attirées par la musique. Quelques mètres pour changer de monde. Un ado, les yeux cachés par une casquette blanche, m’interpelle, agressif : « Toi, t’es un flic ! T’as la gueule des stups ! » Un gars dérape sur son vélo BMX, un autre s’approche. Béatrice, venue du quartier de Terre Rouge, calme le jeu. « Non, ça craint pas ici ; c’est simplement qu’il n’y a rien à faire », assure la lycéenne en pianotant sur son téléphone portable.
encagoule-copie-1.jpgLa délinquance est pourtant élevée à Saint-André, rapporte Emmanuelle Barre, procureur-adjointe au parquet de Saint-Denis. Autant voire plus que le quartier populaire du Chaudron ou les rues bordées de palmiers du Port, dans l’ouest de l’île. « On n’est pas aux Antilles, mais la Réunion est aussi une société violente », estime la magistrate. A son arrivée de métropole, Emmanuelle Barre avoue avoir été impressionnée : « En douze semaines, j’ai comptabilisé douze affaires criminelles avec mort d’homme ! » Et de conclure, toujours souriante mais sans appel : « Ici, on peut mourir pour des broutilles ! »

Un prof de l’Institut universitaire de formation des maîtres s’est penché sur la question. Philippe Guillot, aujourd’hui à la retraite, évoque « une tradition » et même « le sang chaud » des habitants… Au-delà des clichés, alcool et zamal (la marijuana locale) font effectivement des ravages, surtout chez les jeunes. L’an dernier, la moitié des gardes à vue concernaient des mineurs ! Analyse du sociologue Laurent Médéa : « Faute de travail, l’identité de ces jeunes en difficulté ne peut se fonder sur un projet professionnel ».  Le sport, la musique, mais aussi « les bizness ou les bagarres » apparaissent alors comme des palliatifs.
Ce constat alarmiste peut-il justifier la peur de certains métropolitains souhaitant s’installer à la Réunion ? Les chiffres de l’office national de la délinquance démentent ce sentiment d’insécurité : en 2010, la Réunion a enregistré 17 000 atteintes aux biens (vols, dégradations, etc.) contre une moyenne de 22 000 par département au niveau national, soit  un taux de 21,7% sur l’île contre 29,1% sur l’ensemble de la France (et 42% en Guadeloupe). « Contrairement à une idée ancrée dans l’opinion publique, le taux de criminalité est plus faible que celui de la métropole ou des autres Dom », confirme Bernard Rémy, géographe qui a étudié la délinquance dans « l’espace insulaire » réunionnais.

Le mythe du cagnard

Certes, comme le constate Régine Hua, vice-présidente du tribunal de grande instance de Saint-Denis, « le sabre à canne sort assez vite sur fond d’alcool ». Mais « la violence est majoritairement intrafamiliale et concerne peu le citoyen lambda, précise la magistrate. Au final, le sentiment d’insécurité n’a pas lieu d’être ». Sophie, de retour d’une journée de marche à Piton Fougère, approuve des deux baskets. Parfois, cette éducatrice spécialisée part seule, ou avec des amies, en randonnée. « Ici, l’insécurité est liée aux dangers inhérents à la montagne, moins aux mauvaises rencontres », se réjouit-elle. D’ailleurs, la nuit tombée, les joggers n’hésitent pas à courir sur le sentier du littoral de Saint-Denis.
A la plage, même sérénité. Nombreux sont les baigneurs qui laissent, sans crainte de vol, leur panier tressé et leur serviette sur le sable rugueux du lagon. Sur la route du retour, coincés dans les bouchons, les automobilistes cèdent la priorité d’un signe de la main. Un créneau laborieux n’entraine ni coups de klaxons ni injures au volant.
Arrivés à la « case », les Réunionnais peuvent s’inscrire au programme « tranquillité vacances » ; des patrouilles contrôlent les villas afin de prévenir les cambriolages durant les congés scolaires. « Depuis deux ans, on ne déplore aucune infraction », se félicite le capitaine Benjamin Brézé à la direction départementale de la sécurité publique.
La violence scolaire ? Le mois dernier, les enseignants du collège Oasis, au Port, ont fait valoir leur « droit de retrait », après trois intrusions. Eric Couleau, proviseur à la vie scolaire au rectorat, assure cependant « qu’on peut scolariser ses enfants sans inquiétude dans l’académie» « Notre équipe mobile de sécurité n’est intervenue que trois fois depuis le début de l’année, alors qu’en métropole, elles sont constamment sur le pont », comptabilise-t-il.
Comment expliquer, alors, ce sentiment diffus d’insécurité qui flotte au-dessus de l’île ? La procureur adjointe Emmanuelle Barre évoque la responsabilité des journalistes : « Les médias réunionnais exploitent l’émotion et laissent les bas instincts se défouler ». Nadia Cochard, docteur en sciences de l’information et de la communication, explique effectivement comment la presse locale a « construit le mythe urbain du cagnard  (voyou, délinquant en créole). Un sentiment partagé par le capitaine Brézé : « A force d’entendre parler d’agression à longueur de journée, les gens finissent par y croire ». Et de donner l’exemple de Free Dom, la première radio de l’île ; la conclusion qu’une animatrice tire de ses dialogues avec les auditeurs est effectivement éclairante… Selon Lilou*, « l’Etat ne protège pas suffisamment les citoyens ».
Frédérique Seigle, journaliste fait-diversière, reconnaît que la presse réunionnaise consacre beaucoup de pages aux « chiens écrasés ». Sans commune mesure, en fait, avec les quotidiens de métropole. La professionnelle a dû s’adapter : « On est sur une île ; dans chaque affaire, il y a une chance sur trois que le lecteur connaisse la victime ou l’agresseur. Ça intéresse forcément »

Laurent DECLOITRE

* « Dans le secret de la radio Free Dom », Editions du Rocher, 2010, 208 p., 17€.

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