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L'actu vue par Laurent DECLOITRE

L'actu vue par Laurent DECLOITRE

Les articles de Laurent Decloitre sur la Réunion et l'océan Indien parus dans Libération, l'Express et la presse nationale.

Publié le par Laurent DECLOITRE
Publié dans : #Articles parus dans l'Express

Sucre, gras, génétique, mode de vie...

 

L'Express n° 3171 du 11 au 17 avril 2012

Dossier de Laurent DECLOITRE, photos de Pierre MARCHAL

 

Nombre de Réunionnais sont-ils gros parce qu’ils mangent mal ? Sodas et yaourts trop sucrés, caris trop gras, grignotage, manque de sport... Autant de facteurs aggravants sur notre île qui n’expliquent pas tout. Les traditions culturelles et des dispositions génétiques pèsent de tout leur poids.

 

ventre.jpgIl est une loi intangible de la nature : les glucides font grossir. Et un particularisme local insupportable : les sodas et les produits laitiers sont plus sucrés à La Réunion qu’en métropole. Un scandale généralisé à l’ensemble de l’Outre-mer, selon le député guadeloupéen Victorin Lurel (PS), qui a déposé - en vain - une proposition de loi en septembre dernier visant à remédier à cette situation.

Curieusement, le parlementaire a comparé les chiffres de métropole avec ceux relevés aux Antilles, en Guyane, en Nouvelle-Calédonie et à Mayotte… à l’exception de La Réunion ! Une faille comblée par la Direction départementale de l’alimentation, l’agriculture et la forêt (Daaf), à travers une enquête que l’Express s’est procurée.

Les taux semblent accablants : les limonades vendues à La Réunion contiennent 12% de sucre de plus qu’en métropole, les boissons gazeuses aux fruits 20% et les tonics et bitters 28% ! Avec le Fanta orange, on frôle l’overdose : selon nos propres relevés, la boisson est 44% plus sucrée (13,6 g. de glucides pour 100 ml, contre 9,4 g. à Paris). Même énorme concentration de poudre blanche dans le King tamarin (13 g). En comparaison, le Coca-Cola, qui cristallise souvent les critiques, ne contient, lui, tous territoires confondus… « que » 10 g de glucides !

 

Des produits trop sucrés

 

Onctueux, Eric Wan-Fat, responsable commercial des Établissements Chan-Ou-Teung, qui produisent la célèbre Cot, assume volontiers : « Notre boisson est sucrée car on cherche à donner du plaisir, pas à étancher la soif. » Jean-François Chane-Sy, pdg de Chane-Hive SA (Limonice, 7 UP, King, Pepsi), n’édulcore pas davantage la réalité : « Les Réunionnais trouvent les produits de métropole fades. S’ils demandaient moins de sucre, on suivrait la tendance, cela nous coûterait moins cher ».

Les produits laitiers vendus dans le département débordent également de douceurs : selon l’enquête de la Daaf, les yaourts aromatisés contiennent plus de glucides que dans l’hexagone (+8%), tout comme les yaourts aux fruits (+15%). Dans le détail, nous avons constaté que le « velouté fruix aux fruits mixés » de Danone, fabriqué à La Réunion par Sorélait, en comporte 15 g (pour 100 g), contre  seulement 12,4 g en métropole. Soit un écart de 21% . Pour le « panier fruits rouges » de Yoplait, concocté localement par  la Cilam, le différentiel s’élève à 26% !

Les industriels invoquent tous des recettes spécifiques et le goût de leurs consommateurs pour tenter de justifier ces teneurs en glucides. Face à la pression, ils ont fini par signer une « lettre d’engagement » avec les pouvoirs publics pour revenir à des moyennes moins dangereuses, alors que le gouvernement a créé une « taxe soda » en vigueur depuis janvier dernier. « Le sujet préoccupe une entreprise citoyenne comme la nôtre, assure Johnny Shum-Hung, directeur industriel d’Edena (Séga). Nous allons relancer la marque en réduisant le taux de sucre, avec des arômes plus prononcés. »

Le gras, le vrai coupable

aliments.jpgMais ces demi-mesures apparaissent comme de bien légères dosettes face au fléau de l’obésité. Un verre (200 ml) de King tamarin ou de Fanta « pays » équivaut à avaler 5 à 5,5 morceaux de sucre ; en métropole, boire du Coca-Cola ou du Fanta orange revient à en faire fondre 4 sur sa langue. Un peu moins, certes, mais encore gargantuesque. Les yaourts ? Un « velouté fruix » (125 g) local, c’est 3,7 morceaux, contre 3 pour le même dégusté à Paris… Avec le « panier fruits rouges », le gourmand d‘ici ou d’ailleurs engloutira plus ou moins 4 morceaux. Bref, même quand les taux se rapprocheront de ceux de métropole, le consommateur réunionnais se sucrera toujours à outrance. Pour garder la forme, mieux vaut donc réduire sa consommation…

Cela étant, Damien de Longueville, directeur général de Sorelait, n’a pas « le sentiment que le marché du yaourt pose un problème de santé publique à La Réunion ». Même s’il prêche pour sa paroisse, le laitier n’a pas tout à fait tort. A La Réunion, le sucre, souvent pointé du doigt, inquiète moins les diététiciens que les graisses. La raison ? Selon une enquête de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale sur les comportements alimentaires et l’activité physique des Réunionnais (Étude Reconsal-Insem-ORS de 2001) les glucides ne représentent que 44% de leurs apports énergétiques journaliers, alors que le taux normal est de 55% ; en revanche, la part des lipides frôle la barre des 36%, contre 30% recommandés. Manger un yaourt au dessert, voire même une dizaine de letchis en période de fêtes, présenterait moins de risques pour le tour de taille que de vider sa bouteille d’huile dans la marmite à cari. Or 85% des Réunionnais mangent « tous les jours » des aliments cuits dans la graisse !

Pour Kéran, dix ans et 80 kilos, difficile d’envisager une autre façon de se nourrir. « J’adore le cari boucané bringelles, savoure-t-il, alors qu’il mitonne un cake aux légumes dans l’atelier cuisine de l’hôpital pour enfants de Saint-Denis, où il apprend à mieux manger. Maintenant, maman enlève le gras… et papa me surveille pour que je ne prenne plus de nourriture en cachette. » De son côté, Annie Laude, chef de service à la clinique Oméga du Port, spécialisée dans le traitement de l’obésité, pointe l’incontournable « sandwich américain bouchon gratiné », avec mayonnaise ou ketchup, vendu dans les camions-bars de l’île : « C’est comme boire de l’huile », dénonce-t-elle. Conclusion sans appel des spécialistes : à La Réunion, « trois personnes sur quatre ont un régime alimentaire trop riche en lipides ».

 

« Les obèses mangent mal »

 

Les obèses sont-ils donc responsables de leur état ? Annie Laude hésite : « La plupart mangent mal. Mais je ne veux pas les culpabiliser, ils sont victimes de la malbouffe ». Patrick Garandeau, responsable du service d’obésité infantile à l’hôpital pour enfants (Sain-Denis), qui accueille chaque année près de 400 nouveaux patients, invoque « la juxtaposition de deux cultures alimentaires, traditionnelle créole et moderne occidentale ». Avant de détailler avec une certaine impuissance dans le regard : « Les Réunionnais ont empilé sur le cari le pain, les sodas, les friandises, les fast-food, ils grignotent entre les repas ou devant la télévision, font moins de sport, etc. »

Autre élément aggravant, selon le médecin : le niveau de vie des Réunionnais, dont 49% vivent en-dessous du seuil national de pauvreté. « L’obésité est une maladie de société, en lien évident avec l’origine sociale », assure-t-il. En France, les enfants d’ouvriers souffrent deux fois plus de surpoids que les enfants de cadres ; l’écart varie même 1 à 7 si l’on considère strictement l’obésité ! En clair, plus on est riche et instruit, moins on grossit… Sur l’île, toujours selon l’enquête Inserm, il y a deux fois plus de tours de taille à risque chez les personnes sans emploi que chez les actifs (39% contre 20%).

 

Le poids des traditions

 

prisevue.jpgS’ajoute le poids des traditions. « Pour les gramouns, un enfant potelé semble en bonne santé et fait plaisir à voir », regrette Catherine Bratzlawsky, présidente du Réseau de prévention et de prise en charge de l’obésité en pédiatrie (Repop), qui suit plus de 200 nouveaux cas par an. « Cette croyance populaire n’est pas dénuée de fondements, remarque son confrère Patrick Garandeau. Avant, un marmay un peu gros se remettait mieux de la rougeole qu’un maigre ». Les temps ont changé, mais pas les grands-parents, qui « cèdent lorsque leurs petits-enfants réclament des friandises ».

Chez les femmes d’origine mahoraise, l’obésité relève même du fait culturel. « À Mayotte, assure Catherine Bratzlawsky, on considère que les rondes peuvent procréer plus facilement ». Confirmation d’un Mahorais, dont le fils est lui-même obèse : « Les hommes préfèrent une épouse grosse, les maigres sont sexuellement moins attirantes ». Le père de famille a déménagé à La Réunion pour soigner son fils, Ambdoullah, 12 ans, 100 kilos sur la balance. « À Mamoudzou, sa tante le prenait en pitié et lui donnait trop à manger… » Aujourd’hui encore, Ambdoullah peine à maigrir. « J’ai du mal à me retenir », confie timidement le garçon. « On lui tend des pièges, on laisse trainer de la nourriture pour vérifier s’il ne la mange pas la nuit »,  dévoile son père.

 

La faute aux gènes

 

Triste constat que tempère la présidente du Repop. Selon la pédiatre, « l’alimentation n’est pas la cause principale de l’obésité » ! Catherine Bratzlawsky évoque, à la base,  « une énorme injustice » due à des facteurs génétiques. « Certains grossissent rien qu’en regardant un gâteau », lance-t-elle. Les scientifiques admettent que certaines anomalies rares comme le syndrome de Prader Willi ou l’absence de l’hormone leptine sont directement responsables de l’obésité. De la même façon, les Réunionnais pourraient présenter « une susceptibilité génétique » favorable à la survenue de surpoids. « Nous sommes un peuple d’immigrés, arrivés sur l’île dans des conditions très difficiles, explique le docteur Bratzlawsky. Ceux qui ont survécu avaient des capacités de stockage de la graisse, une prédisposition qui a pu se transmettre d’une génération à l’autre. »

Patrick Garandeau précise toutefois qu’il n’est « pas possible de distinguer les obésités selon l’origine ethnique » et ne cache pas une certaine réticence face à ces hypothèses. « Nous sommes sollicités par des généticiens de métropole pour lancer des études épidémiologiques. On résiste un peu car on a peur de décourager les patients. » Décryptage : « Beaucoup nous disent : « Mon fils est gros parce qu’on est gros dans la famille ». Si nous annonçons que l’obésité est purement génétique, on va démobiliser tout le monde ! » Le regard las, le spécialiste sait que dire la vérité est parfois…lourd de conséquences.

Laurent DECLOITRE

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