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L'actu vue par Laurent DECLOITRE

L'actu vue par Laurent DECLOITRE

Les articles de Laurent Decloitre (journaliste et biographe) sur la Réunion et l'océan Indien parus dans Libération, l'Express et la presse nationale.

Publié le par Laurent DECLOITRE
Publié dans : #Articles parus sur mon blog

Version longue de l'article paru dans Libé

Laurent Decloitre

Hier, la plage des Brisants, à Saint-Paul, à l’ouest de La Réunion, respirait les vacances.  Des joueurs de beach-tennis, des enfants à l’eau jusqu’à la taille, des couples en train de bronzer… Benjamin, protégé du soleil dans un lycra blanc, s’apprêtait même à glisser dans les vagues sur son body-board bleu. Lorsque nous apprenons à sa mère que la veille, mercredi, un touriste de 36 ans, originaire de Morteau (Doubs), a été tué par un requin et que la baignade est interdite, Sophie écarquille de grands yeux. « Je n’étais pas au courant, c’est incroyable, les pouvoirs publics sont un peu légers sur ce coup ! », dénonce la Réunionnaise.

Sur le parking de cette plage bordée de cocotiers, au sable blanc rugueux, le vacancier peut admirer une fresque murale où un squale attaque une nageuse... Mais sur les panneaux officiels de la réserve naturelle marine et de la commune, qui affichent une série d’interdictions, nulle mention du risque requin. La flamme rouge, marquée d’un squale ? Le drapeau flotte au vent, sur la plage voisine des Roches-Noires, invisible depuis les Brisants.

Hier après-midi, dans une ambiance très tendue, une centaine de jeunes surfeurs sont venus rendre hommage à la victime, Stéphane Berhamel. Père d’un enfant de dix-huit mois, le Franc-Comtois passait sa lune de miel à La Réunion ; il est mort sous les yeux de son épouse. Le débutant surfait à environ une centaine de mètres de la plage lorsqu’un requin l’a attaqué, lui sectionnant le poignet droit et arrachant une partie de la cuisse. « J’ai entendu des cris et j’ai vu une énorme mare de sang », raconte Steve, le cuisinier d’une paillote, en train de préparer un tartare de thon rouge.

Cette nouvelle attaque mortelle, la quatrième depuis juin 2011, a ravivé la polémique qui oppose les surfeurs aux pouvoirs publics et aux écologistes. La tension, très vive, a même failli tourner au pugilat : un surfeur a porté plainte contre le pilote d’un jet-ski, qui avait refusé de le prendre au moment de porter secours au touriste. Les deux hommes ont été séparés par leurs proches, avant que la foule ne se recueille et lance à la mer des fleurs coupées.

Surfant sur cette actualité tragique, Thierry Robert, député-maire de Saint-Leu, autre commune balnéaire, a relancé l’idée de chasser les requins tigre et bouledogue, deux espèces non protégées responsables de quelque quinze agressions, pas toutes mortelles, ces dix dernières années. En septembre 2011, la préfecture avait autorisé une expédition punitive après le décès, dans les vagues de Boucan-Canot, d’un moniteur de surf : un seul requin avait été capturé sur un objectif de dix prises…

Mais le nouveau préfet, Jean-Luc Marx, ne prévoit pas d’autres « prélèvements » que ceux déjà réalisés par l’Institut de recherche en développement (IRD). Dans le cadre du projet Charc (Connaissance de l’habitat et de l’écologie des requins côtiers à La Réunion), 39 requins bouledogue et 40 tigre ont été capturés, marqués…et relâchés en l’espace de deux ans. Grâce à des stations d’écoute réparties à l’ouest et au sud de l’île, l’IRD peut suivre leurs mouvements. « On ne sait pas encore s’ils sont sédentaires, mais ils font partie de notre écosystème, c’est certain, reconnaît Marc Soria, le coordinateur du projet. Les trois nuits précédant le drame de mercredi, une femelle marquée a été enregistrée aux Brisants. « Elle n’était pas là au moment de l’attaque, mais en cette période de reproduction, des mâles l’accompagnaient peut-être », avance le spécialiste.

Hier matin, des scientifiques américains sont arrivés en renfort pour compléter le programme d’observation. Objectif : fixer des caméras sur la nageoire même des requins !

Pour Jean-François Nativel, le virulent secrétaire de l’association Océan Prévention Réunion, « poudre aux yeux » que ces mesures : « Ce qui devait arrivé est arrivé, à cause de l’incompétence des autorités. Elles jouent avec le temps, nos enfants jouent avec leur vie ! » L’ancien surfeur, qui s’apprête à publier un manifeste sur le sujet, rend la réserve marine naturelle, créée en 2007, responsable de l’augmentation des attaques ces dernières années. La pêche étant désormais interdite sur 40 km de côte, la concentration de poissons a augmenté, attirant les prédateurs. Comme les pêcheurs, les plongeurs, mais aussi les pilotes de jet-ski n’occupent plus l’espace maritime, les requins auraient le champ libre pour s’approcher.

En attendant, Jean-François Nativel prône la mise à l’eau de drum lines, des lignes de pêche flottantes, appâtées, qui captureraient les squales avant qu’ils ne s’approchent trop près des plages. De son côté, Jacqueline Farreyrol, présidente de l’Ile de La Réunion Tourisme, par ailleurs sénatrice, réclame davantage de sévérité de la part des pouvoirs publics à l’encontre des surfeurs qui ne respectent pas les règles de sécurité. « Les services de l'Etat ainsi que les communes qui sont en charge de la sécurité des utilisateurs doivent prendre des décisions efficaces et mettre les moyens financiers adéquats », réclame l’ambassadrice de la destination touristique réunionnaise. En 2012, l’île a accueilli  446 000 touristes, soit une diminution de 5,3% sur un an.

En attendant, Jean-François Nativel recommande de « ne plus entrer à l’eau » : « Le jeu n’en vaut plus la chandelle, quel plaisir de surfer avec une épée de Damoclès au-dessus de sa planche ? » Des clubs continuent pourtant de pratiquer, lors de sessions dites « sécurisées » par des vigies. Ces hommes, armés de fusil-harpon « moucheté » (le poisson visé est piqué, mais pas transpercé), surveillent, en apnée, les fonds sous-marins pendant que les jeunes glissent au-dessus de leur tête. « Le dispositif a montré son efficacité, assure Loris Gasbarre, président de l’association Prévention Réunion Requin. Les squales, très craintifs, s’enfuient s’ils nous voient ». Mais le préfet, « pour des raisons de sécurité et de responsabilité », refuse de renouveler le financement des quelque 45 contrats aidés dont disposent les clubs, et qui arrivent bientôt à échéance.

Ludovic Villedieu ne sait plus quoi penser. Au sein du Radical Club Surf, il employait six de ces vigies. « J’ai un sentiment de culpabilité, lâche le surfeur. Avec ces sessions sécurisées, on a remis à l’eau des gamins qui avaient arrêté le surf et le body-board… » Mercredi, sur la plage des Brisants, l’encadrant avait annulé la sortie, à cause d’une eau trop trouble. Après son départ, les jeunes ont désobéi. Et se sont jetés à l’eau, rejoints par Stéphane Beharmel, qui, lui, s’est trop éloigné du bord malgré son inexpérience…

L.D.

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