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L'actu vue par Laurent DECLOITRE

L'actu vue par Laurent DECLOITRE

Les articles de Laurent Decloitre (journaliste et biographe) sur la Réunion et l'océan Indien parus dans Libération, l'Express et la presse nationale.

Publié le par Laurent DECLOITRE
Publié dans : #Articles parus dans l'Express

L'Express du 26 septembre 2013

De notre correspondant Laurent DECLOITRE; Photos Pierre MARCHAL

 

Dix jeunes Réunionnais participent à un projet théâtral international. L’occasion de réfléchir sur eux-mêmes et de se frotter au monde.

 

AVOIR-20-ANS-007-2.jpg« Vivre la culture comme un acte politique tout en accompagnant des adolescents vers le monde des adultes »… Pascal Montrouge, directeur des théâtres départementaux de La Réunion, résume ainsi « Avoir vingt ans en 2015 », le projet initié par Wajdi Mouawad. D’ici 2015, le metteur en scène libanais va créer les sept tragédies de Sophocle. L’artiste a souhaité que cinq groupes de jeunes, de métropole, du Québec, de Belgique et de La Réunion soient « les témoins de cette aventure ». Comment ? « En apprenant à penser » au cours de rencontres et de voyages à Athènes, Lyon, Auschwitz il y a quelques semaines, puis en Afrique ou au Proche-Orient.

Plus de quatre-vingt Réunionnais ont postulé, dix ont été retenus, composant une mosaïque censée représenter les mille facettes de la jeunesse de l’île. Mais la sélection apparaît assez élitiste : sur les dix lauréats, huit ont passé en juin le bac général, un étudie en BTS, le dernier à Sciences po Paris. Aucun diplômé de bacs technologiques ou professionnels, qui sont pourtant la majorité dans l’académie, encore moins de titulaires d’un CAP ou d’un BEP, sans parler de jeunes en difficulté.

La remarque surprend, choque le groupe, réuni au théâtre de Champ-Fleuri. « Cela ne nous empêche pas de porter le flambeau de la jeunesse, souligne Margaux, qui veut devenir avocate. On a tous des amis qui ont quitté l’école à cause d’un bébé ou d’un échec ». Arthur, 17 ans, reconnaît que certains de ses « dalons » ne comprennent pas l’intérêt d’un tel projet : « Pour eux, qui n’ont pas de travail, qui n’ont jamais voyagé, c’est du gaspillage ». « Moi aussi, avant, je croyais que le théâtre était un truc de bourges », renchérit Baraka, inscrite à l’IUT de Saint-Pierre. Le groupe approuve, croyant savoir qu’à La Réunion, « 95% des spectateurs qui vont au théâtre sont des métropolitains »…

En attendant de se frotter à la tragédie, le regard qu’ils portent sur leur génération est empreint d’un recul étonnant. « La jeunesse grandit trop vite, déplore Marcelino, bac littéraire en poche. À treize ans, des filles ont déjà couché, à dix-huit, elles attendent un deuxième enfant »… Julie, majeure, s’avoue effarée par la danse provocante des pré-adolescentes d’aujourd’hui : « À leur âge, je regardais des dessins animés ! » « Lorsqu’on était à Lyon, les correspondants belges buvaient tous les soirs, certains dormaient dans leur vomi », grimace Margaux. Et son amie de conclure : « On n’est pas vieux jeu, mais on ne peut pas prendre tout à la légère dans ce monde ».

Choqués, nos Réunionnais. Choqués par les opposants au mariage gay ou par l’ampleur médiatique du « Non, mais allo, quoi ! » de la starlette Nabila. Comme le soupire Baraka, « c’est hallucinant que tout le monde reprenne ça, même mon prof pour faire jeune. Notre société devient de plus en plus abrutie ». Choqués aussi par leurs camarades francophones, qui, à Athènes, leur demandaient si les Réunionnais avaient « des routes, des ordis, des couverts à table »… « On n’est pas des indigènes, encore moins des cannibales ! », s’indigne encore Baraka. Choqués, enfin, de constater, comme Julie, qu’à force de tout voir à la télé ou sur internet, « plus rien ne nous choque »…

Laurent DECLOITRE

 

 

 

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