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L'actu vue par Laurent DECLOITRE

L'actu vue par Laurent DECLOITRE

Les articles de Laurent Decloitre sur la Réunion et l'océan Indien parus dans Libération, l'Express et la presse nationale.

Publié le par Laurent DECLOITRE
Publié dans : #Articles parus dans l'Express

Une communauté à part

Fonctionnaires, cadres de grandes sociétés hexagonales, chefs d'entreprise...Leur nombre ne cesse d'augmenter. Selon les chiffres de l'Insee fournis à l'Express, ils ne représentaient que 4,1% de la population en 1982, contre 10,2% aujourd'hui. Qui sont ces 80 000 zoreys ? Comment vivent-ils ? Sont-ils intégrés ? Quelles sont leurs attentes et leur vision du pays ?


Par Laurent DECLOITRE

L'Express n° 3073, semaine du 26 mai au 1er juin 2010

Photos Pierre Marchal, Anakaopress


UneZorey.petit.jpg Zorey1.petit.jpg

 

 " Les zoreys monopolisent beaucoup de postes à responsabilités. Ils vivent souvent entre eux. Et comme leur séjour à La Réunion s'inscrit dans le court terme, ils sont peu enclins à faire des efforts pour s'intégrer." Lucette labache, auteur d'une thèse en 1996 sur la "question de l'ethnicité à l'île de La Réunion", n'y va pas avec le dos de la cuillère. Clichés? Ou réalité d'une communauté à part, celle des métropolitains "immigrés" dans un département insulaire français, situé à 10 000 kilomètres de Paris?  

Après des décennies de flou, il est aujourd'hui possible d'en savoir plus grâce à l'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee). Officiellement, en France les statistiques ethniques sont interdites. Mais en croisant, pour L'Express, le critère "lieu de naissance" avec une série de données issues du dernier recensement de 2006, le bureau réunionnais des études et diffusion de l'Insee aboutit à d'étonnantes conclusions.  

D'abord, le nombre. Le département compte plus de 80 000 zoreys aujourd'hui, c'est-à-dire "nés en métropole" et vivant à La Réunion selon la terminologie de l'institut. Soit 10,2 % de la population. Une minorité qui a considérablement augmenté. En 1982, les métropolitains n'étaient que 21 000 et ne représentaient que 4,1 % des habitants de l'île ; en moins de trente ans, leur nombre a été multiplié par quatre! "Les migrations ont surtout été importantes dans les années 1990, elles se tassent un peu depuis le début 2000", précise Claire Grangé, chef de la division documentation de l'Insee. Cela étant, 25 000 des 43 000 personnes installées à La Réunion depuis cinq ans sont des métros.  

Qui sont ces zoreys? Plus jeunes que la moyenne du département (26,5 % ont entre 15 et 29 ans), ils débarquent dans la force de l'âge. Gilles, lui, avait 22 ans lorsqu'il est arrivé, en 1986. "J'ai effectué mon service militaire ici car j'avais rencontré une Réunionnaise en Alsace, se souvient ce professeur des écoles de Saint Louis. Ensuite, le côté "filles des îles" a un peu joué." Son ancienne épouse et sa compagne actuelle sont réunionnaises. "Souvent, quand un zorey entre dans une famille créole, c'est perçu comme une réussite. La fille se retrouve mariée avec l'autre monde", estime-t-il. D'où, parfois, des interrogations insidieuses : "Vit-elle avec lui par amour ou pour son statut social?"  

Des surdiplômés

Autre élément, plus tangible: les zoreys sont surdiplômés: 41,7 % d'entre eux possèdent un diplôme de premier cycle universitaire ou supérieur, soit deux fois plus que la moyenne en France et cinq fois plus que l'ensemble des Réunionnais. Ceci expliquant cela, proportionnellement, on dénombre trois fois plus de chefs d'entreprise chez les zoreys que chez les Réunionnais, et six à sept fois plus de professions libérales et de cadres de la fonction publique et du privé.  

Conséquence : leur niveau de vie est élevé, largement plus que la moyenne du département. Signes extérieurs de richesse, neuf métros sur dix possèdent au moins une voiture, contre 66 % de l'ensemble de la population réunionnaise ; de même, 30,5 % des zoreys vivent dans des habitations de plus de 100 mètres carrés (contre 17,9 % de Réunionnais). Tout en étant moins nombreux par domicile.

Les "zoreys", une communauté à part Famille Lacroix
 Eric Lacroix, 44 ans, professeur agrégé d'éducation physique et sportive, perçoit 4 400 euros net par mois. Un salaire confortable du fait de la surrémunération dont bénéficient l'ensemble des fonctionnaires à La Réunion. Mais, lorsqu'en 2004 il quitte la métropole pour s'installer sur les hauteurs de Saint-Denis, c'est sans aucune arrière-pensée pécuniaire. "On avait envie de changer de vie, assure Nathalie, son épouse. Je prenais le train entre Chartres et Paris tous les jours. C'était invivable." Aujourd'hui, poursuit la charmante quadragénaire, "nos deux enfants s'épanouissent, on s'est fait beaucoup d'amis. Mais les débuts furent laborieux. Je ne voyais personne et je déprimais". Se considèrent-ils comme des privilégiés? Nathalie rappelle que "la chance de vivre ici, on a su la saisir. Cela ne fut pas aisé de tout lâcher en métropole. On est plutôt fiers de notre itinéraire". Un parcours qui a conduit Eric à proposer au baccalauréat, dans l'ensemble de l'académie, l'option "randonnée sportive", à entraîner 150 coureurs au sein de son club, "Déniv", et à rédiger un très utile Guide d'entraînement à l'ultra-trail... Ouf!  

16 % de chômeurs

Les hauts et les bas, les zoreys connaissent aussi. Malgré leurs diplômes, 16 % d'entre eux se trouvaient au chômage l'an dernier. C'est bien moins que la moyenne départementale, qui frôle les 30 %, mais bien plus que les 9,5 % de métropole. Une explication : depuis l'an 2000, qui a vu déferler, selon les spécialistes, une seconde vague de migration, sont descendus de l'avion des "zoreys savate", sans le moindre sou.  

Patrick Savatier, fondateur de l'association caritative Momon papa lé la, les connaît bien: "Ils croient que La Réunion, c'est le paradis. Un comportement irresponsable qui nous amène, souvent, à les héberger et à les nourrir, avant d'organiser, parfois, leur rapatriement." Ce triste sort, Jean-Luc Heide, 52 ans, l'a connu. "Je venais de divorcer, j'ai démissionné et j'ai voulu refaire ma vie à La Réunion", témoigne cet ancien employé de banque. Las. L'ami qui devait l'héberger fait faux bond. "Ce fut le début de la galère, je suis devenu RMIste, puis j'ai squatté dans un local abandonné avant d'être expulsé." Le zorey a fini par échouer au centre hospitalier spécialisé de Saint-Paul. Aujourd'hui, Jean-Luc a repris le dessus et bénéficie d'un CDD d'aide-comptable dans une association. "Je reste ici. Il n'y a plus rien qui m'appelle en métropole", soupire-t-il, avant d'avertir : "Si t'as rien de sûr, faut pas venir sur l'île!"

 Les "zoreys", une communauté à part Famille Rébischung

Malgré des "fins de mois très difficiles" et une épouse au chômage le mois prochain, à la fin de son CDD de vendeuse en charcuterie dans une grande surface, André Rébischung n'est pas de cet avis. "Du travail, il y en a pour les courageux", lance ce jovial mécanicien employé dans une entreprise de BTP de Saint-André. Chez lui, le café est servi dans le garage aménagé en cuisine pendant que, dans le jardin, cacarde paisiblement une oie. "Une association nous l'a donnée pour qu'on la mange, mais elle est trop gentille, soupire l'ouvrier aux yeux fatigués par des années de galère. A un moment, on ne savait plus comment faire bouillir la marmite, alors on a demandé de l'aide." Le rêve de ce père de cinq enfants? "Devenir riche !" Eclat de rire. "Et vivre à La Réunion le plus longtemps possible. A Toulouse, sur mille personnes que tu croisais, pas une ne te disait bonjour. Ici, tout le monde te serre la main!"  

Politesse, camaraderie ou assimilation réussie? Quels que soient le niveau social et l'aisance financière, la question de l'intégration divise. Les zoreys vivent-ils dans leur bulle? Passage au First, une boîte de nuit dionysienne. Le patron a ouvert les portes à l'heure de l'apéro pour accueillir les membres de l'Amicale des Corses. Noël Patacchini, 71 ans, "dont 34 à La Réunion", lève le coude en l'honneur de son île natale. "Quand on est corse, on est corse toute sa vie. Un Corse ne se créolise pas, il s'adapte. Mes os finiront là-bas. Ici, je ne suis pas chez moi", clame, avec fermeté, le retraité, pourtant marié à une Réunionnaise et père, non pas d'un "zoréole" comme on aurait pu le penser, mais d'un "créocorse"...  

Souvent de passage

Claude, formateur en vente et marketing qui a suivi son épouse - professeure d'arts plastiques - se considère, lui, "parfaitement intégré". Tant dans son travail où il se sent "utile" que dans son quartier La Bretagne (nord de l'île) où ses voisins "élèvent des poules et des cabris". Pourtant, en y regardant de plus près, il admet : "Les Réunionnais sont très agréables et communicatifs. Mais je n'ai quasiment que des zoreys comme amis. Je partage peut-être davantage de valeurs communes avec eux ?" La réponse tient aussi au fait que les métros, de passage, n'auraient guère le temps, ou l'envie, de nouer des relations durables... Selon l'Insee, la population se renouvelle à grande vitesse : environ 30 % des zoreys repartiraient tous les cinq ans.  

Les "zoreys", une communauté à part Famille Huet

C'est ce que font les "chasseurs de prime", comme les Réunionnais appellent les fonctionnaires métropolitains qui enchaînent les mutations d'un DOM à l'autre. Pascal Huet, technicien à EDF, est marié à une prof d'histoire-géo. Le couple, arrivé à La Réunion en 2001, après un séjour de six ans à Mayotte, déménage en juillet. Direction : la Guyane. "Certes, on va toucher une prime d'installation, mais l'argent n'est pas notre priorité, assure Pascal. C'est l'envie de vivre une autre expérience avec nos enfants qui nous motive."  

Il faut alors accepter de tout quitter une nouvelle fois, de revivre un déracinement dont les zoreys disent souffrir à un moment donné, malgré la meilleure intégration possible. Lui, est technicien dans une imprimerie ; elle, est secrétaire. Les Beaupère ont posé leurs valises à Saint-André en 1990, quand la commune de l'est était encore "l'un des coins les plus paumés du monde". Sabine, 46 ans, respire la bonne humeur mais n'oublie pas que l'an prochain ses deux filles étudieront en métropole. "On a notre vie ici et tous nos amis sont réunionnais. Cela dit, mes parents vieillissent et nos racines commencent à nous manquer"...  

D'autres, plus rares, ont choisi de rester, si bien intégrés qu'ils en oublient leurs origines : le pouls des Réunionnais vibre aux humeurs de Freedom. La première radio de l'île est dirigée par Camille Sudre, débarqué d'Ardèche en 1975 comme volontaire à l'aide technique. Toujours zorey ou réunionnais, l'homme en blanc? Et Stéphane Fouassin, le seul maire métro de l'île, à Salazie, assimilé ou pas?  

"C'est un peu ridicule, ces étiquettes", évacue la souriante Pascale Coulon, depuis Ravine-des-Cabris, où elle enregistre un album "danse-rock" avec son compagnon, Mickaël Avril. Installé depuis 1994, le couple se déplace à travers le département avec un karaoké pour animer mariages et communions, si chers aux Réunionnais. "Il n'y a aucune barrière, conclut Pascale. Ce qui compte, c'est le coeur." Mais est-ce vraiment si simple?
Lire l'article sur l'Express 

 
D'où vient le mot "Zorey"?

Les zoreys désignent les métropolitains qui habitent à La Réunion. L'origine du terme n'a jamais été clairement établie. Selon certains universitaires, le vocable "zorey" aurait été utilisé après l'envoi de Réunionnais à Madagascar durant la Première Guerre mondiale : les soldats blancs avaient les oreilles rouges... D'autres remontent au temps de la colonie, quand les chasseurs d'esclaves ramenaient les mains et les oreilles des fugitifs. Enfin, reste une interprétation moins sanglante : les colons, qui comprenaient mal le créole, avaient tendance à mettre la main à l'oreille et à faire répéter leur interlocuteur...

"Le zorey, c'est le pouvoir"
Jacqueline Andoche, anthropologue, et Azzedine Si Moussa, universitaire, livrent leur regards sur les métropolitains de la Réunion.

 "Le zorey, c'est le pouvoir"  zorey4.jpg

Jacqueline Andoche, anthropologue, a étudié les métros en tant que "population migrante", à la demande de l'Agence nationale pour la cohésion sociale. Elle estime qu'ils forment une communauté culturelle constituée. Ce n'est pas l'avis d'Azzedine Si Moussa, maître de conférences en sciences de l'éducation. Selon lui, les métropolitains ne font qu'appartenir à une classe sociale au pouvoir d'achat élevé. Regards croisés.  

- Comment expliquez-vous le peu d'études sur la communauté zorey ?

Jacqueline Andoche:   le sujet reste tabou et politiquement incorrect, alors que les recherches sur la communauté tamoule ou sur les origines africaines des Réunionnais sont légion... Sans doute parce que, dans la représentation collective, le zorey est associé historiquement au pouvoir, depuis la colonisation mais aussi depuis la départementalisation. 

Azzedine Si Moussa:   en France, parler de communauté demeure risqué; c'est presque un délit, comme l'atteste l'interdiction des statistiques ethniques. Il faut lever les tabous, tranquillement, en posant les bonnes questions tout en prenant garde à l'ethnicisation des propos.  

Existe-t-il une communauté zorey ?

J. A.   Tout à fait. Ce n'est pas qu'une collection d'individus ; la communauté est bien réelle, fondée sur sa propre identité locale et dans un contexte créole. Les zoreys qui vivent ici ont adopté, plus ou moins selon les niveaux d'intégration, les moeurs réunionnaises: régime alimentaire, vêtement, langue...  

A. S. M.   Je suis plus réservé. Je n'ai pas l'impression que les choix de vie des zoreys, comme le fait par exemple d'habiter à Saint-Gilles, relèvent de décisions communautaires. Les motivations sont ici tout simplement climatiques ; elles peuvent être également liées à la question du pouvoir d'achat, dans les loisirs, ou à l'appartenance à telle ou telle classe sociale.  

"Le zorey, c'est le pouvoir"

- On parle bien de communauté zarabe ou malbaraise...

A. S. M.   Ce sont des communautés instituées. Les zoreys ne sont pas structurés autour de symboles marquants comme la religion. On ne retrouve pas chez eux ces règles d'ouverture et de fermeture, propres aux communautés zarabe et malbaraise. Je pense aux rassemblements religieux musulmans ou hindous, où l'interaction est quasiment monoculturelle. 

J. A.   Je sens, malgré tout, un sentiment d'appartenance à une communauté. Tous reconnaissent une certaine solidarité : beaucoup s'entraident pour l'hébergement, le prêt des voitures, la garde des enfants... A rebours, les familles que j'ai rencontrées dénoncent ceux de leurs semblables qui ne se mélangeraient pas. Ils les dénomment "métros", associés aux chasseurs de prime de passage sur l'île, tandis qu'eux se considèrent comme des "zoreys" désireux de s'intégrer.  

- Les zoreys sont-ils bien acceptés ?

A. S. M.   Il me semble qu'on voit moins de graffitis "Zorey deor" sur les murs; mais le débat est toujours présent dans les discours des politiques ou dans les forums des sites Internet. Il renvoie à la question de l'emploi et de la préférence régionale, voire - et c'est difficilement avouable dans une pseudo-société multiculturelle - à une certaine forme de racisme. 

J. A.   En ce qui concerne les zoreys, ils se sentent acceptés et célèbrent l'hospitalité des Réunionnais, qu'ils opposent aux relations conflictuelles entre les populations noire et blanche des Antilles françaises. Le regard des Réunionnais est plus complexe : je pense qu'il y a toujours un rejet latent des zoreys, assimilés aux fonctionnaires, dont on dénonce les avantages... Mais dont on voudrait aussi bien faire partie.

Lire l'article sur l'Express

 

La peur de parler "petit nègre"

La plupart des zoreys comprennent le créole, mais très peu le parlent. Il faut dire que les occasions de bat la lang sont rares.

La peur de parler "petit-nègre"  zorey6.petit.jpg

"Je voulais laisser parler mes élèves, mais je ne comprenais rien! " Prof de maths et de sciences en lycée professionnel, Gérard Guéniffey s'attendait, une fois nommé à La Réunion, en 2006, à se voir proposer une formation par le rectorat. Zéro kalbas! (Que dalle!) Pour le zorey, "ce refus de la langue régionale est un crime contre la jeunesse". Léone Louis, directrice artistique de la compagnie théâtrale Baba Sifon, ne dit pas autre chose: "Dans un monde idéal, les zoreys seraient accueillis dans une famille créole où ils suivraient une sorte de stage d'insertion."

En attendant, la militante culturelle, qui se bat "pour la mixité sociale", a lancé des cours de créole. Une formation assez rare à La Réunion, où la licence de langue, littérature et civilisations, option créole, dispensée par l'université fait exception. Quant aux "apéros linguitiques" organisés par l'office de tourisme du nord de l'île dans un restaurant dionysien, ils s'adressent, de fait, aux vacanciers.

Les zoreys désireux de parler créole peuvent se rendre à Saint-Leu, dans l'ouest, une fois par mois, sur la scène du Séchoir. Là, le poète et écrivain Francky Lauret leur apprend à différencier le présent lé du passé lété, à manier les pronoms interrogatifs kosa (quoi), kisa (qui) ou encore komansa (comment). Mais aussi à utiliser à bon escient les différents registres de la langue... Grat out boyo (Fous-moi la paix), c'est "bouche sale, vulgaire", met en garde l'animateur, par ailleurs titulaire d'un Capes de créole et lettres modernes.

Parmi les stagiaires, Gaston Dubois immortalise la scène en prenant des photos. "Jusqu'à présent, je n'osais pas me lancer ; je craignais de parler petit-nègre comme un colonialiste", témoigne ce comédien, installé à la Réunion depuis dix ans. Léone Louis n'est pas surprise: "Autant un touriste allemand parlera créole sans complexe, autant un zorey reste hésitant. C'est le poids de l'Histoire."

D'autant plus que les réactions ne sont pas toujours positives, comme le reconnaît Francky Lauret: "Parfois, le Réunionnais trouve bizarre ce zorey qui lui parle en créole alors qu'il s'adresse à lui en français par politesse. D'autres, mais c'est plus rare, refusent ce droit au zorey. Ils considèrent que c'est un vol de leur langue!" Catherine Vachon, installée depuis l'an dernier sur l'île, croit malgré tout au dialogue interculturel. "Quand je baragouinais l'arabe au Maroc, mes interlocuteurs n'y voyaient aucune agression; au contraire, ils saluaient l'effort d'intégration, estime la Saint-Leusienne. A mon avis, c'est la même chose avec la majorité des Réunionais." Catherine, qui a ouvert une société de conseil environnemental, ne se pose pas de questions: "Quand on arrive dans un nouvel endroit, la moindre des choses est d'apprendre à connaître les gens qui y vivent... et de leur parler!" Aujourd'hui, après avoir suivi la formation, Gérard Guéniffey utilise régulièrement le créole avec ses élèves. "Cela les faisait rire au début, se souvient l'enseignant. Maintenant, ils se sentent valorisés, il y a de l'empathie entre nous et cela porte ses fruits en cours."

Lire l'article sur l'Express

 

Duo amoureux, choc culturel

La Réunion, paradis multiculturel où les communautés se marient sans barrières de couleur ni de religion ? Corine, la zorey, et Hugo, le cafre, donnent vie au mythe.

  Duo amoureux, choc culturel zorey5.petit.jpg

Corine Cazaux n'est pas spécialement féministe, mais tout de même... "Dans le quartier, on me nomme "madame Hugo". Ça m'a longtemps choquée ; personne ne dit "monsieur Coco"! Puis j'ai compris que ce n'était pas du machisme." A ses côtés, sous la varangue où règne un désordre bohème, Hugo Nourly, le compagnon de cette zorey arrivée en 1993, sourit. Ses dalons (copains) ne rentrent jamais dans le jardin si Corine est seule. Par respect toujours, pas parce qu'ils sont "coincés", comme pourrait le croire une métropolitaine fraîchement débarquée.

De son côté, Hugo a été "surpris, presque gêné" de constater la "facilité de contact" de sa compagne. "Ça peut heurter des créoles. On retrouve chez les zoreys cette façon, par exemple, de s'inviter chez des amis sans prévenir", réfléchit l'artisan qui encadre de bois de couleur photos et tableaux.

Voilà quinze ans que le couple mixte vit ces différences sereinement, dans une case conviviale, en perpétuel chantier, à L'Ermitage-les-Hauts. Les deux garçons, Matiss et Lou, illustrent le bonheur d'un métissage réussi. Pourtant, cet amour s'inscrit dans une longue histoire... Celle de La Réunion.

"Mes parents travaillaient pour des zoreys, que j'avais comme profs! Mon père, en tant que chauffeur, ma mère, comme femme de ménage, raconte Hugo. C'était vachement gênant. J'allais parfois dans la famille, mais sans aucun contact avec les enfants." A cette époque, le Réunionnais jurait qu'il ne prendrait "jamais une zorey pour femme". Corine cligne de ses yeux bleus, puis rigole. Surprise... "Plus tard, reprend son compagnon, j'ai été attirée par les filles zoreys ; elles symbolisaient l'ouverture. J'avais envie de bouger, de découvrir."

C'est justement au cours d'un voyage à Madagascar qu'ils scellent leur union, avant de partir huit mois bourlinguer en Amérique du Sud. Hugo se souvient de la réaction de ses parents : "Ils m'ont dit: "Fais attention, c'est une métropolitaine !" Ils gardaient le souvenir des gros Blancs dominateurs." Corine complète: "J'étais intimidée, j'étais la première zorey de la famille. En fait, ils sont hyper-accueillants, extraordinaires et curieux!"

Les amis d'enfance de son compagnon sont peut-être moins compréhensifs, comme l'admet Hugo : "J'entends parfois que j'ai trouvé un "pied de riz" [un conjoint qui rapporte de l'argent] ; je sens peut-être aussi une forme de jalousie, comme si je les avais trahis. Que je monte sur des échasses, par exemple, ils n'en reviennent pas. C'est un truc de zorey!" Le couple, de fait, fréquente principalement des métropolitains. "Si on va chez nos copains zoreys, il y a toujours un petit truc qui m'empêche d'être totalement à l'aise, admet l'artisan. Alors qu'avec des Réunionnais je casse la blague tout de suite."

Corine, qui parle couramment créole et "maille" son français d'expressions locales, le serre dans ses bras. La professeure des écoles, qui suit des élèves souffrant de déficience mentale, reconnaît avoir du mal à comprendre les plaintes émanant de certains collègues fonctionnaires, bénéficiant comme elle de la surrémunération de 53 %. "La bourgeoisie se regarde le nombril", dénonce-t-elle. Mais Corine ne veut pas gâcher son bonheur. "Je suis amoureuse de l'île. Je suis une zorey et je me sens chez moi." Tout simplement.

Lire l'article sur l'Express

 

Bienvenue à Zoreyland

La concentration de métros est bien réelle dans l'ouest de l'île, qui mérite son surnom de Zoreyland. Les données de l'Insee l'attestent. 

Bienvenue à Zoreyland zorey7.petit.jpg

Lotissement des Cormorans, non loin de la plage de l'Ermitage. Derrière le portail qui protège cette oasis de volupté, les cocotiers se penchent au-dessus des murets de pierres sèches. A la fraîcheur d'une piscine, la famille Nedellec vit "au paradis". Anne-Marie ne travaille plus, Patrick dirige une clinique vétérinaire et les trois enfants font du surf durant leur temps libre. "Notre lotissement est en majorité zorey, admet l'ancienne visiteuse médicale. Mais ce n'est pas pour cela qu'on s'y est installés." A leur arrivée en 1988, les Nedellec recherchaient le soleil. Et voulaient éviter "le parc à cochons du voisin ou la radio à fond le matin", souvenirs d'un séjour dans les hauts de l'île...  

Bienvenue à Zoreyland, le ghetto des métros fortunés? Les chiffres de l'Insee confirment cette ségrégation géographique. Les quatre communes qui comptent la "proportion la plus importante de métropolitains" sont toutes sur la côte ouest: La Possession, Les Avirons, L'Etang-Salé et bien sûr Saint-Paul, qui abrite plus de 15 % de zoreys, alors que ces derniers ne représentent que 10,2 % de la population totale. Une concentration qui a augmenté au cours des trente dernières années. Un coup d'oeil dans la cour de récréation du collège les Aigrettes ou dans la piscine chauffée du club des Aquanautes l'illustre. "Il n'y a que des têtes blondes", reconnaît une adhérente. A l'inverse, les zoreys sont sous-représentés dans d'autres communes: en pourcentage, ils sont deux fois moins nombreux à Saint-André et cinq fois moins à Salazie...  

Vivent-ils dans une bulle ensoleillée? La conteuse Léone Louis, qui propose des cours de créole à Saint-Leu, le craint: "Il y a des zoreys capables de vivre dans un microcosme comme à Saint-Tropez. Ils ressemblent aux expatriés que j'ai rencontrés en Afrique." Anne-Marie Nedellec ne se sent pas concernée. La sportive préside le club Ouest Run Triathlon, où elle laisse l'"identité au vestiaire". "Il y a du noir et du blanc, de la couleur, de la mixité, quoi", se félicite-t-elle. Son mari reconnaît toutefois que certains comportements peuvent provoquer un malaise. "A la clinique, j'ai entendu des zoreys dire à propos des créoles : "Ils shootent les chiens sur la route." Je suis atrocement gêné devant mes autres clients."  

Reste que, vingt-deux ans après son installation, Patrick se sent "toujours breton"; quant à son épouse, lorsqu'elle doit annoncer un "truc désagréable" aux autres propriétaires du lotissement, elle... "[s]'arrange pour le faire dire à un créole". Pour ne pas apparaître comme la zorey donneuse de leçon.  

Lire l'article sur l'Express


Clivages culturels

Bienvenue à Zoreyland

Pascal Papini, directeur du Centre dramtique de l'océan Indien  

Les métros partagent-ils les mêmes loisirs? "A vue de nez, le public du théâtre est zorey", regrette Pascal Papini, directeur du Centre dramatique de l'océan Indien. Confirmation de visu lors de la représentation, à Saint-Denis, des Grandes Marées, de Matéï Visniec. Pour Papini, "ce n'est pas pour nous, c'est fait pour les zoreys."  
Le clivage peut être aussi sportif. La Réunion est un spot mondialement reconnu de canyoning. sur les 17 moniteurs brevetés d'Etat, "il n'y a que deux locaux", recense le Syndicat professionnel des activités de loisirs. Et côté fréquentation, un club d'envergure comme celui de l'Echo des ravines, malgré son statut associatif, n'accueille "que cinq ou six créoles sur une quarantaine de membres", déplore son président, Claude Ducros.  

 


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ludo 24/03/2017 18:20

Excellent !!!

Marie Kelbert 20/09/2010 12:37


Coucou Lolo, je viens de découvrir ton blog, et de lire cet article fouillé sur les zoreys...Il me semble assez objectif, pas facile pour qq qui 'en est'...mais voilà c'est un travail de pro!
Vraiment intéressant


Marie Huet 23/06/2010 17:24


Bonjour,
J'ai visité le site de l'Express et je ne trouve pas cette article! Où peut-on le lire? merci


laurent decloitre 31/05/2010 09:21


bonjour
le dossier devrait bientôt être en ligne dans les pages "Région" de l'Express. En attendant, on peut l'acheter partout à la Réunion... Bonne lecture


Laure Mazzoleni 31/05/2010 09:18


Mais où peut-on lire ce dossier ? Je ne le trouve pas sur le site de l'Express ! Merci !