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L'actu vue par Laurent DECLOITRE

L'actu vue par Laurent DECLOITRE

Les articles de Laurent Decloitre (journaliste et biographe) sur la Réunion et l'océan Indien parus dans Libération, l'Express et la presse nationale.

Publié le par Laurent DECLOITRE
Publié dans : #Articles parus dans l'Express

L'Express du 15 mai 2014. De notre correspondant.

 

Les relations entre le Conseil supérieur de l’audiovisuel et Freedom, marquées du fer rouge des événements de 1991, oscillent entre vigilance et complaisance.

 

DU-PELOUX-Blandine-006.jpgLorsqu’elle nous accueille dans son bureau de Saint-Denis, Blandine du Peloux baisse le volume de la radio. La secrétaire générale du Comité territorial de l’audiovisuel Réunion-Mayotte travaille avec Freedom en bruit de fond… Une habitude, presqu’un réflexe. La représentante locale du CSA le reconnaît : « On l’écoute plus que les autres car c’est une radio à risque : la libre antenne est un exercice difficile à maîtriser, surtout quand on a autant d’audience ».

Depuis les « événements » de 1991, qui s’étaient soldés par huit morts lors d’une nuit de pillage dans le quartier du Chaudron, le Conseil supérieur de l’audiovisuel entretient des relations délicates avec Freedom. Il faut dire que Camille Sudre a toujours tenu les « sages » pour responsables du drame ! Pas moins.

Le malentendu remonte au 13 mars 1986, lorsque l’homme à la colombe -l’enseigne de sa radio- lance, en toute illégalité, Télé Freedom, cinq ans après sa radio. Malgré les plaintes de TDF, des vidéoclubs, des distributeurs de films, Camille Sudre diffuse du karaté, du porno, des « télé doléances »… Il a le soutien de la population, des élus locaux de tous bords, et même de François Mitterrand, président de la République.

En 1989, il tente de régulariser sa situation devant le tout nouveau Conseil supérieur de l’audiovisuel. Mais le CSA lui préfère le projet Antenne Réunion-Canal Plus. « Une énorme bavure politique », selon Camille Sudre, qui appelle les téléspectateurs à descendre dans la rue. Dans la nuit du 7 mars 1990, la « manifestation des casseroles » dégénère violemment, causant plusieurs blessés. Télé Freedom continuant d’émettre, le CSA porte plainte et demande la saisie des émetteurs. Le 24 février 1991, les pylônes de La Montagne sont démontés. Sur les ondes de sa radio, Camille Sudre se déclare « en état de légitime défense », rapporte Arnaud Pontus, dans son ouvrage « Le phénomène Freedom » (éd. Simone Sudre).

Le soir même, des émeutiers pillent les magasins et brûlent les voitures du quartier du Chaudron. Le lendemain, huit personnes meurent dans l’incendie d’une enseigne de meubles qu’elles dévalisaient. « Je ne voulais pas que ça dégénère, nous, on calmait le jeu », assure Camille Sudre au Journal de l’île, amer.

L’aventurier du petit écran n’a jamais digéré la décision « révoltante » du Conseil supérieur de l’audiovisuel. La justice lui a d’ailleurs donné en partie raison : en 1993, le Conseil d'État annule l’autorisation d'exploitation accordée à Antenne Réunion ! Mais Télé Freedom ne profite pas de l’opportunité ; face au boycott  du Colier, le syndicat local des chefs d’entreprises, la chaîne voit ses recettes publicitaires s’effondrer. Au lendemain de sa défaite aux législatives de mars 1993, Camille Sudre jette définitivement l’éponge.

Reste la radio. Le patron de la station confie à un ami socialiste le soin de maintenir tant bien que mal les relations avec le CSA. Guy Jarnac, 80 ans aujourd’hui, raconte comment François Mitterrand lui avait demandé de « voirFreedom-49.jpg ce que voulait ce fou »… « J’ai conféré à Camille un peu de respectabilité et de reconnaissance auprès des institutions », lâche lentement l’ancien membre du conseil économique et social.

Des plaintes régulières

Depuis, Camille Sudre conçoit que le CSA joue un rôle de gendarme des fréquences, « sinon les gens se marcheraient dessus ». Mais pour le reste…  « Pourquoi vouloir régler le contenu, demande-t-il dans son bureau de la rue Auber, à Saint-Denis. Si un journaliste de la presse écrite fait une erreur, il passe en justice. Nous, en cas de bourde, on n’a pas droit à un juge indépendant, c’est le CSA qui tranche. Cette tutelle est dangereuse pour le pluralisme ! »

Il y a quelques semaines encore, le Comité territorial de l’audiovisuel de la Réunion a émis un « rappel au règlement » : un auditeur avait tenu des propos orduriers dans l’émission de rencontres « Chaleur tropicale ». « On reçoit plus de plaintes concernant Freedom que pour les autres radios, précise Blandine du Peloux, la secrétaire générale. Mais pas énormément, les animateurs ont progressé en déontologie ». Depuis sa création, Freedom n’a fait l’objet que d’une seule mise en demeure : en 2004, les auditeurs avait pu décrire longuement le corps d’une femme décédée et colporter la rumeur d’un viol sur un enfant.

Favoritisme et complaisance ?

Si d’un côté, le CSA semble maintenir la pression sur la radio, de l’autre, plusieurs observateurs dénoncent, au contraire une « clémence » et une « complaisance » de Paris.

Pierrick Blancard, patron de la petite radio indépendante Urban Hit, accuse Freedom d’avoir diffusé ses émissions, pour les dédoubler, sur les fréquences de son autre station, Freedom 2, en janvier, lors du passage du cyclone Bejisa. « C’est absolument interdit, on a prévenu le CSA. On attend toujours les sanctions », se désole l’ancien animateur…de Freedom.

Autre exemple qui illustrerait ce « favoritisme déguisé » : la radio dispose de deux fréquences sur Saint-Denis. La première, 97.4, la modulation historique, correspond au numéro du département de la Réunion ; la seconde, 97.8, est quasiment inutilisée par Freedom, alors que les radios concurrentes quémandent en vain des fréquences supplémentaires.

Last but not least, la convention entre le CSA et la radio  stipule que « le titulaire de l’autorisation doit assurer l’exploitation effective du service ». Or les fréquences ont été attribuées à l’association Freedom, dont le président est Camille Sudre. Les parents de ce dernier, aujourd’hui décédés, ont été remplacés par les frères de Camille : Ludovic en tant que trésorier, Dominique comme secrétaire de l’association. Qui gère vraiment la radio ? Non pas l’association loi 1901, mais la société par actions simplifiées Freedom, qui paie les journalistes, les animateurs, les techniciens…

Des arguties techniques et juridiques ? Une certitude : des quelque 50 radios commerciales et associatives de l’île, c’est Freedom qui s’est vu attribuer un maximum de fréquences, 18, dont une nouvelle le long de la route du littoral, la voie la plus passante du département. Margie Sudre, l’ex épouse de Camille, ne veut pas entrer dans la polémique. Celle qui a pris en main les destinées de Freedom 2 (voir page XX) et remplace aujourd’hui Guy Jarnac dans le rôle des bons offices avec la Sacem et le CSA, concède cependant : « Lorsque j’étais députée européenne, j’ai rencontré Olivier Schrameck, alors ambassadeur de France en Espagne ». Aujourd’hui, le haut fonctionnaire est président du Conseil supérieur de l’audiovisuel. Comme le reconnaît l’ancienne secrétaire d’État à la Francophonie, « cela facilite les choses »…

Laurent DECLOITRE

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