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L'actu vue par Laurent DECLOITRE

L'actu vue par Laurent DECLOITRE

Les articles de Laurent Decloitre sur la Réunion et l'océan Indien parus dans Libération, l'Express et la presse nationale.

Publié le par Laurent DECLOITRE
Publié dans : #Articles parus dans Libération

A la Réunion, la mouche bleue, bête noire des apiculteurs

La «Cibdela Janthina», importée pour éliminer une plante, nuit aux abeilles.

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De notre correspondant à la Réunion Laurent DECLOITRE


(papier paru dans le Libé du 18 septembre 09, consultatble à la rubrique Terre )

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Voici le papier envoyé à Libé :

LA LUTTE BIOLOGIQUE REMISE EN CAUSE A LA REUNION
Mouche bleue contre mouche à miel

De notre correspondant, Laurent DECLOITRE

Les savants du Cirad ont-ils joué aux « apprentis-sorciers » à La Réunion ? Sont-ils responsables d’une « catastrophe écologique », comme le dénoncent d’une même voix les apiculteurs de l’île, le conseil régional et la presse locale ? La cause de ce bourdonnement assourdissant est un insecte de l’ordre des guêpes, dépourvu de dard, appelé mouche bleue. Le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement a lâché, début 2008, 400 de ces Cibdela Janthina dans la nature, des tenthrèdes ramenées dans des colis hermétiques de l’île de Sumatra, en Indonésie.
Quelle mouche a piqué les chercheurs du Cirad ? La Réunion abrite plus de 200 plantes endémiques, qui n’existent nulle part ailleurs au monde. Un réservoir exceptionnel de biodiversité, menacé par les pestes végétales, des espèces introduites par l’homme qui prolifèrent, comme la vigne marronne. Cette ronce envahissante est une plaie pour les randonneurs, les agriculteurs, les forestiers. Mais pas en Indonésie, où le Rubus Alceifolius se fait croquer par les larves… de la mouche bleue.

A Montpellier puis à Saint-Pierre, dans le sud de l’île, le Cirad a alors étudié la Cibdela, élevée dans un phytotron étanche. Objectif : vérifier que ses larves n’allaient pas dévorer d’autres plantes. Après quatre ans de recherche, le préfet autorise la lutte biologique.
La chenille beige tient ses promesses : sur les deux spots de lâchers, dans l’Est de l’île, la vigne marronne broie du noir. « On a des souches mortes, comme si on avait passé de l’herbicide », zonzonne Bernard Reynaud, directeur de l’unité Peuplements végétaux et bio-agression en milieu tropical du Cirad. Pourtant, les chercheurs sont aujourd’hui sommés par le conseil régional et la préfecture de stopper l’expérimentation. En détruisant la vigne marronne, les chenilles de la mouche bleue privent les abeilles d’une plante mellifère recherchée pour son nectar ! Prosper Dambreville, armé de son enfumoir, ouvre trois de ses 120 ruches, posées non loin d’une friche autrefois envahie de Rubus. Tous les rayons sont vides, l’apiculteur est catégorique : « C’est la faute à ces bestioles ». Même sort pour les 205 ruches de Pascal Faustin. « La mouche bleue, c’est une grenade, pire qu’un cyclone ! », grince le professionnel.
Benoît Giraudet, président du syndicat local des apiculteurs, réclame « l’éradication » de la Cibdela et une indemnité de 115 euros par ruche. Mais s’il a déposé une requête au tribunal administratif, c’est pour d’autres raisons encore. Les mouches bleues feraient concurrence aux mouches à miel -le surnom créole des abeilles- en butinant les fleurs de letchis et de baies roses (le faux poivrier).
Coupe-coupe à la main, Gilles Robert nous guide à travers les 400 letchis de son verger embroussaillé, dans la commune rurale de Sainte-Rose. Des nuages de mouches bleues recouvrent les arbres fruitiers. Impressionnant. « L’an dernier, ça ronflait d’abeilles », soulève l’agriculteur qui n’avait « jamais vu ça ».
Bernard Reynaud reconnaît que le Cirad n’avaient pas prévu un tel comportement « nectarivore ». Pour les apiculteurs, c’est la preuve du « couillonisme » des chercheurs. Et de craindre non seulement pour la survie des abeilles, mais aussi pour l’ensemble de l’écosystème insulaire : les mouches bleues étant moins bonnes pollinisatrices que les mouches à miel, les arbres risqueraient de ne plus fructifier.
Le Cirad assure du contraire mais, sous la pression, a dû lancer des études complémentaires. Des letchis ont été enveloppés de moustiquaires étanches, sous lesquels ont été introduites 1000 abeilles ici, 1000 tenthrèdes là. Des fleurs sont filmées en gros plan 24h/24, afin d’analyser les interactions entre les deux insectes. Les résultats seront connus dans un mois environ.
En attendant, entre deux piqures au doigt et à l’oreille, nous avons constaté dans plusieurs vergers une cohabitation a priori tranquille d’abeilles et de tenthrèdes. Les jaunes virevoltent d’une fleur à l’autre, rapides, efficaces, les bleues lèchent paresseusement les bouquets ; les deux insectes s’ignorent, côte à côte. Des letchis sont déjà couverts de fruits verts, d’autres non, alors que les arbres ont été butinés indifféremment par les Cibdela et les abeilles. Même impression rassurante lorsque Magdi Fridmann, un jeune apiculteur professionnel, revient de la pesée de ses ruches, placées sous scellé pour les besoins de l’expérience. « Elles ont pris trois kilos en l’espace d’une semaine, c’est la norme ». La preuve que les abeilles continuent de produire du miel.

 

La lutte biologique menacée
Les méthodes traditionnelles, mécanique et chimique, pour venir à bout des espèces envahissantes sont coûteuses, risquées pour l’environnement et peu efficaces. Beaucoup d’espoirs se sont portés sur la lutte biologique, qui risque de pâtir de la polémique provoquée par la mouche bleue.
Ainsi, les autorités ont stoppé net d’autres expérimentations, invoquant le principe de précaution. Des charançons devaient être introduits sur l’île pour détruire une jacinthe d’eau, véritable peste végétale dans l’ouest. Ils sont maintenus en quarantaine. « C’est une méthode connue depuis des années et utilisée dans de nombreux autres pays. Il ne faut pas que les abeilles jettent l’opprobre sur l’ensemble de la lutte biologique », regrette Jacques Rochat, entomologiste et vice-président du Conseil scientifique régional du patrimoine naturel. A La Réunion, un micro-champignon a été introduit pour détruire les larves d’un hanneton, qui mangeait les racines de la canne à sucre ; une petite guêpe inoffensive a également été lâchée il y a cinq ans sur l’île pour se débarrasser de la mouche des fruits, un ravageur des mangues locales. Deux succès indéniables.


 

Et après ?

A Bois-Blanc, une forêt classée espace naturel sensible, deux tiers des ronces sont déjà détruites. Des pieds de Bois de corail ou de Joli coeur, des arbres endémiques, ont même germé sur l’espace libéré. Cela étant, d’autres pestes végétales, comme la liane Merremia Pelpata ou le tabac Bœuf, semblent eux aussi en profiter pour se développer. Pour le Cirad, ce risque existe. "Si l'on ne veut pas que d'autres pestes végétales remplacent la vigne marronne, prévient Bernard Reynaud, l'ONF et ses partenaires doivent mener une politique active pour favoriser le développement d'espèces endémiques".


Les mouches bleues sur les fleurs

« A Sumatra, les mouches bleues n’ont jamais été observées sur les fleurs »... Les expéditions menées par le Cirad en Indonésie n'avaient pas permis de montrer que la tenthrède pouvait butiner... Là-bas, assure le Cirad, elle se nourit d'eau fraîche et d'amour... "La Réunion, zone tropicale, étant moins humide que la zone équatoriale, les mouches bleues ont peut-être besoin de compenser le manque d'eau avec du nectar pour se développer", suppose Bernard Reynaud.

 



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