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L'actu vue par Laurent DECLOITRE

L'actu vue par Laurent DECLOITRE

Les articles de Laurent Decloitre (journaliste et biographe) sur la Réunion et l'océan Indien parus dans Libération, Marianne, Paris Match, l'Express, Géo et la presse nationale.

Publié le par Laurent DECLOITRE
Publié dans : #Articles parus dans Libération
Rentrée à la fac de droit de l'université de La Réunion. (DR)

Rentrée à la fac de droit de l'université de La Réunion. (DR)

Projets d’études à l’étranger arrêtés net, recherches de stage obligatoire au point mort, jobs d’été souvent annulés… les effets de la crise sanitaire semblent infinis. Pour beaucoup, la rentrée universitaire est lourde de désillusions.

Par Laurent Decloitre, à la Réunion , Stéphanie Harounyan, à Aix , Marie Piquemal, Sarah Finger, à Montpellier et Eva Fonteneau, à Bordeaux. Libération, du 15 septembre 2020

En cette rentrée, il aurait dû être à Séville, en programme Erasmus. En prendre plein les mirettes, fouler le campus de la fac d’informatique, découvrir d’autres façons d’appréhender sa matière, peut-être. Dans son planning était aussi prévue une escapade de trois mois au Québec, dans le cadre d’une bourse de stage dégotée avec brio l’année dernière. Et puis, au bout du compte, Rémi, 27 ans, reste en région parisienne, va en RER à sa fac, et croise les doigts pour que les bibliothèques restent ouvertes malgré l’épidémie. «Dans ma promo de master, sur 24, seuls trois partent. Pour les autres, avec ce Covid, soit l’université n’accueille plus d’étudiants étrangers, soit ils ont fait comme moi, ils ont préféré annuler.» Il explique : «Si c’est pour être enfermé, et suivre les cours en distanciel dans un autre pays, quel intérêt ? Ce sont des frais pour pas grand-chose.» Il prend les choses du bon pied, même si son emploi du temps ressemble à un gruyère, «le temps que l’université ait une offre de cours pour nous…»

Sarah Alpou devait, elle, être en train d’étudier au pays de Galles, dans le cadre d’un échange universitaire entre Cardiff et Toulouse, où la jeune femme a terminé un DUT en juin. Mais l’épidémie l’a conduite à renoncer au programme Erasmus et aux études en Europe. La Réunionnaise de 22 ans est rentrée sur son île natale et s’est inscrite, «frustrée», à l’université de la Réunion. «Je n’avais pas envie d’être à nouveau confinée loin de chez moi. Lors de la première vague, ce n’était pas génial», souffle la jeune femme, qui étudie sur le campus du Moufia, à Saint-Denis. Comme elle, ils sont des centaines à avoir choisi la sécurité du cocon familial - toute relative puisque l’île est en zone rouge - plutôt que les études en métropole ou à l’étranger.

Juliette, une Parisienne de 19 ans, a aussi vécu un coup d’arrêt dans ses projets. Dans un autre genre. Quand le confinement a été décrété, elle venait de passer les écrits du concours d’entrée à Sciences-Po Paris, et s’apprêtait à plancher sur le concours commun aux sept autres IEP. Sauf que toutes les épreuves ont été annulées. «J’espérais un oral au moins, quelque chose. Mais rien. On a été sélectionnés à partir des notes, avec un pauvre algorithme, sans nous dire comment.» Elle se répète que «bien sûr, ce n’est pas si grave», mais avec cette frustration de ne pas «avoir pu prouver ce [qu’elle] valait. Quand tu le rates, tu te dis que tu as fait ton maximum, tu acceptes. Là, ce qui est le plus difficile, c’est de ne pas avoir pu essayer». Malgré sa mention très bien au bac, et ses recours gracieux, Juliette n’a été admise dans aucun IEP. Elle a fini par s’inscrire en sciences sociales dans une université.
Le Covid a bousculé les parcours des étudiants de tous niveaux. Y compris ceux qui devaient effectuer des stages pour valider leur année. Après de minutieuses recherches, Eva, 20 ans, avait fini par obtenir un stage de trois mois à New York, dans un centre d’art contemporain. Départ prévu en avril. Mais la fermeture des frontières aux Etats-Unis et le confinement en France ont douché les espoirs de cette étudiante en licence 3 de management public à Aix : «J’étais ultradéçue. J’ai eu du mal à chercher autre chose, je n’avais plus envie.» De toute façon, ses copains qui ciblaient les administrations françaises pour effectuer leurs sept semaines de stage obligatoire ont tous eu droit au même mantra : pas de visibilité, on ne peut pas courir le risque de prendre des stagiaires. «Le seul truc rassurant, c’est qu’on est tous pareils, tout le monde a perdu des projets, relativise Eva. Tu ne peux pas t’empêcher de te dire qu’à un an près, tu serais passée entre les gouttes… Mais quand je pense que certains ont perdu des proches avec le Covid, je me dis qu’au moins, on est en bonne santé

Matisse, en troisième année à Sciences-Po Aix, s’accroche à son stage de second semestre, dans un label de musique à Montréal, maintenu à ce jour. D’ici là, l’étudiant de 19 ans envoie son CV partout en France pour valider son premier semestre. «Déjà que c’est compliqué en temps normal de trouver un stage, souffle-t-il. C’est frustrant, mais je me suis fait une raison…» Récemment, il a passé un entretien auprès d’une scène musicale à Grenoble. De quoi remonter un peu son moral. Dans la promo au-dessus, Charlie, lui, a voulu anticiper. Après la crise sanitaire du printemps, l’étudiant en master 1 avait opté pour une année de césure plutôt que de courir en vain les stages de plus en plus rares. «J’ai eu l’idée de faire un service civique, raconte-t-il. Mais j’ai eu très peu de réponses, ou alors il y avait trop de concurrence. Pour un festival, on s’est retrouvés à 25 candidats sur une journée !» Il dégote finalement quelques mois au théâtre des Gazelles, une structure gérée par le Crous. «J’ai dû batailler, ils étaient frileux, mais on a finalement signé la convention pour démarrer en septembre. Et à J-11, j’ai reçu un mail : "faute de visibilité", le responsable ne voulait pas rouvrir la structure. J’ai dit que je m’étais engagé financièrement pour mon loyer, que le Crous, qui était en charge des précaires, ne pouvait pas me lâcher comme ça. Ils m’ont répondu qu’on était en pandémie mondiale… Mes problèmes, ils s’en foutent !» Charlie a trouvé une solution de repli, quelques heures de soutien scolaire à partir d’octobre. «On se sent volés. On avait l’impression que cette rentrée normale nous était due, avec les efforts qu’on avait faits entre mars et cet été…»
Effectivement, la rentrée s’annonce difficile partout. A peine rouvertes, certaines facultés ou écoles d’ingénieurs frappées par l’épidémie ont déjà dû suspendre leurs cours. Les autres peinent à appliquer les mesures sanitaires consistant à éviter une trop grande promiscuité entre les étudiants. D’autant que le taux de réussite record au bac (96 %) a fait exploser leurs effectifs. Comme à la Réunion. «Nous enregistrons à ce jour 1 345 inscrits supplémentaires, ce qui équivaut à la hausse de trois années cumulées. Un record», calcule Frédéric Miranville, le président de l’université. A la fin de la période d’inscription, les sept sites de formation répartis sur l’île devraient accueillir plus de 18 000 étudiants, un nombre jamais atteint. Parmi eux, «de très bons dossiers», qui se destinaient à des classes prépa ou des grandes écoles dans l’Hexagone. Revers de la médaille, les amphis débordent et les travaux dirigés, conçus pour des effectifs réduits, accueillent plus de 60 étudiants. Frédéric Miranville a saisi le ministère de l’Enseignement supérieur pour demander des moyens supplémentaires, estimés à au moins 100 postes. A cela s’ajoute la décision de diminuer de moitié la jauge des salles de cours - une place sur deux laissée vacante. «Ça nous complique la tâche dans la gestion de l’emploi du temps, soupire Nathalie Noël, maîtresse de conférences en sciences de l’information et de la communication. Mais c’est indispensable pour éviter que des clusters ne se forment dans le campus.» A ce jour, deux étudiants ont été testés positifs, entraînant l’isolement de leur promo pendant sept jours. Entre 20 % et 80 % des cours sont assurés en distanciel. Pour la maîtresse de conférences, «ce n’est pas évident dans ces conditions de maintenir les interactions avec nos étudiants. On s’adapte». Les enseignants-chercheurs, qui portent un masque ou une visière en présentiel, ont suivi des tutoriels dédiés. Quant aux étudiants qui ne pourraient suivre ces cours, ils peuvent emprunter un ordinateur : l’université en a acheté 400, grâce, notamment, au soutien du département et de la région.
Inscrite en première année de biologie à la faculté de sciences de Montpellier, Maéva, 20 ans, vient d’emménager dans une chambre au sein d’une résidence universitaire. «Déjà, cet été, j’ai cherché en vain du travail. Et dès la rentrée, j’ai laissé des CV un peu partout, dans des magasins, des restaurants, au McDo, à Feu vert… Personne ne m’a recontactée, raconte-t-elle dépitée. Le problème, c’est qu’à 20 ans on n’a pas d’expérience professionnelle, et les employeurs ne veulent pas prendre le temps de nous former à cause des contraintes liées au Covid.» Inscrite dans la même filière que Maéva, Laureen cherche, elle aussi, quelques heures salariées qui lui permettraient d’aider ses parents à payer la location de son appartement. «Cette année, je n’ai droit qu’à une petite bourse. Alors si je ne trouve pas de travail, ça va être compliqué.» Elle aussi a déjà essuyé de nombreux refus : «On nous renvoie toujours notre manque d’expérience, dit-elle. Et dans la restauration, les patrons nous disent qu’ils ont moins de clients, à cause du virus. Du coup, ils n’embauchent pas.» D’autres étudiants, plus âgés, sont mieux organisés. Pierre, 29 ans, inscrit en master de paléo-écologie, a été livreur à vélo pendant quatre ans. Mais le manque de travail durant le confinement et les risques sanitaires liés à cette activité l’ont poussé à chercher un autre job : «A présent, j’ai un boulot dans un drive huit heures par semaine. Les drive ont pas mal recruté puisque les gens préfèrent récupérer leurs courses sans aller dans les grandes surfaces… Mais de notre côté, c’est pas facile de respecter les consignes sanitaires, comme la distanciation.»

Pour les étudiants, le plus simple et le plus confortable consiste à tenter de se faire embaucher pour quelques heures par semaine au sein même de la fac. Ce n’est pas facile. Inès, 21 ans, qui entame sa troisième année de droit, y est parvenue : elle travaille depuis deux ans à la MDE, la maison des étudiants de Montpellier. «C’est pratique, reconnaît-elle. Mais cette année, on se demande tous comment ça va se passer : les associations d’étudiants pourront-elles se réunir à la MDE ? Le nombre de participants sera-t-il limité ? Doit-on interdire le piano, la batterie et le baby-foot qui sont normalement à la disposition des étudiants ? Et dans les amphis, comment vont-ils faire pour respecter les règles de distanciation ? A partir de combien de cas avérés de Covid-19 la fac pourrait-elle fermer ?» Les cours viennent tout juste de débuter et les angoisses liées au Covid sont déjà au programme.
Sans oublier des soucis - plus habituels - pour tenter de trouver un toit. «Etudiant bordelais désespéré cherche logement à louer pour la rentrée. […] Vu la conjoncture, on ne va pas trop faire les difficiles.» Depuis la fin du confinement, et tout particulièrement depuis la rentrée de septembre, les cris de désespoir de ce genre se multiplient à Bordeaux sur les réseaux sociaux. Et dans les agences immobilières, toujours le même refrain : «On n’a plus rien en dessous de 700 euros, on vous appelle si quelque chose se libère.» Melissa, 19 ans, étudiante en archéologie, a même dû se résoudre à prendre un camping avec son père pour poursuivre ses recherches à temps plein, vu «l’urgence de la situation». Originaire de Bourgogne, elle déplore «une perte de temps, d’argent et d’énergie. Vraiment pas les meilleures conditions pour commencer sereinement l’année». Mathieu, 22 ans, étudiant en droit, parle «d’injustice». Depuis deux mois, le jeune homme fait systématiquement chou blanc tant l’offre s’est raréfiée à Bordeaux après la crise sanitaire : «On est la génération sacrifiée : on galère à trouver un job d’été, à trouver un stage, et maintenant un logement.» L’afflux d’étudiants provoqué par le taux de réussite record au bac rend la quête d’un studio encore plus complexe dans une ville où le marché locatif était déjà très tendu. «On fait face aujourd’hui à une vague de nouveaux étudiants à Bordeaux. On reçoit en septembre tous ceux dont l’admission a été ultra-tardive. Certains ne savaient même pas dans quelle ville ils allaient étudier dix jours avant de venir nous voir. Résultat, ils se retrouvent tous à chercher en même temps, alors que l’offre est déjà quasi épuisée à cette période de l’année» déroule un agent immobilier du centre-ville. Dure rentrée universitaire 2020-2021.

 

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