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L'actu vue par Laurent DECLOITRE

L'actu vue par Laurent DECLOITRE

Les articles de Laurent Decloitre (journaliste et biographe) sur la Réunion et l'océan Indien parus dans Libération, Marianne, Paris Match, l'Express, Géo et la presse nationale.

Publié le par Laurent DECLOITRE
Publié dans : #Articles parus dans Libération
Pas d'eau courante dans les bidonvilles de Mayotte. (LD)

Pas d'eau courante dans les bidonvilles de Mayotte. (LD)

Le préfet du département d’outre-mer souhaiterait rouvrir les commerces lundi, le 18 mai, malgré l’opposition des professionnels de santé. Le Premier ministre Edouard Philippe va trancher.

Dominique Voynet, directrice de l’agence régionale de santé de Mayotte, sera-t-elle entendue ? L’ancienne ministre de l’Environnement plaide pour un maintien du confinement dans le 101ème département d’outre-mer, le seul de France à ne pas avoir desserré le corset sanitaire le 11 mai dernier. « La vague épidémique est devant nous, ce n’est pas le moment de se relâcher », ne cesse-t-elle de rappeler. En l’espace de 48h, le Covid a provoqué la mort de 4 nouveaux patients, soit 16 décès depuis le début de l’épidémie, et 1210 malades. Une situation très loin d’être maîtrisée qui a conduit le conseil scientifique du gouvernement à préconiser « le maintien du confinement jusqu’au déclin du pic épidémique », attendu selon les projections à la fin du mois. Pourtant, selon nos informations, le préfet de Mayotte, Jean-François Colombet, a demandé ce jeudi au Premier ministre Edouard Philippe que les commerces puissent rouvrir dès le 18 mai et que les élèves regagnent le chemin de l’école une semaine plus tard. Le préfet devait l’annoncer ce soir au journal télévisé de Mayotte 1ère, mais a annulé au dernier moment sa venue, Matignon n’ayant visiblement pas encore tranché. Le préfet aurait fait part de son choix ce matin aux parlementaires, maires et conseillers départementaux de Mayotte, comme le confie un haut fonctionnaire d’une des communes qui assistait à la réunion. Le député LR Mansour Kamardine le confirme… et s’en réjouit : « Le confinement, non respecté par la population, tue plus qu’un déconfinement bien encadré ».

L’élu, qui a lui-même contracté la maladie, demande davantage de tests, « entre 700 et 1000 par jour », au lieu des 300 quotidiens actuels, et une distribution généralisée de masques de protection. C’est déjà le cas : la préfecture a diligenté l’envoi de 450 000 masques. Mais les boites aux lettres de nombreux particuliers ont été vandalisées, comme en a fait les frais Salim Imame, habitant de Mtsangamouji, au nord-ouest de l’île. Le septuagénaire en est certain : « Les clandestins les volent pour se protéger eux-aussi ». A Mayotte, près de la moitié de la population est composée d’immigrés sans papier en provenance des Comores voisines. Ils sont régulièrement tenus par les Mahorais comme responsables des nombreux maux de ce département déshérité, où 84% des habitants vivent au-dessous du seuil de pauvreté.

La demande du préfet de lever le confinement s’expliquerait par la situation, intenable, constatée sur le terrain : il y a plusieurs jours que le confinement n’est, de fait, plus respecté à Mayotte. « Il l’a été pendant des semaines, ce qui nous a fait espérer échapper au sort commun. Puis les personnes qui n’en pouvaient plus ont recommencé à sortir et le nombre de cas explose », déplore Dominique Voynet. Partout, la vie a repris son cours. Les embouteillages congestionnent à nouveau le rond-point « SFR » à Mamoudzou, le chef-lieu ; des mourengue, combats de boxe traditionnels, se déroulent les soirs au son des djembés, réunissant des dizaines de jeunes ; les vendeurs ambulants proposent des boubous au débarcadère de la « barge », le ferry qui relie Petite et Grande Terre ; les femmes vendent patates douces et bananes sur les trottoirs… Seules ou presque les grandes enseignes ont maintenu les rideaux baissés.

En cette période de ramadan (plus de 90% de la population est de confession musulmane), les rassemblements religieux se poursuivent également malgré l’interdiction. Dans le village de Dzoumogné, au nord-est de l’île, « la mosquée des Anjouanais est pleine tous les soirs », assure Touma Mroivili, un commerçant qui tient une parfumerie et qui dénonce l’attitude supposée des immigrés clandestins. « Ils se foutent du Covid ! » Lui-même a dû enfreindre les gestes barrières en allant chercher les cours et devoirs au collège et au lycée professionnel de ses deux enfants. « Ils convoquent tout le monde au même moment, on était des centaines », se désole le commerçant.

La date du 25 mai, que le Premier ministre va, ou non, valider, n’a pas été choisie par hasard : elle tombe le jour où le ramadan doit se terminer, quand les fidèles célèbreront la fête de l’Aïd et sacrifieront un bœuf. Au vu des dernières semaines, il serait difficile pour les forces de l’ordre de contenir les habitants chez eux à cette occasion. Si les commerces ouvrent bien le 18 mai, les habitants auront le temps de faire leurs courses.

Pour les pouvoirs publics, ce serait un moyen de relâcher la pression à laquelle ils sont confrontés, du fait d’une succession de faits divers violents ces derniers jours. Vendredi, des barrages ont été dressés sur les routes, suite à un accident de la circulation, qui ont dégénéré en affrontements avec les forces de l’ordre ; samedi, une supérette de Mamoudzou a été braquée par une dizaine d’individus cagoulés et armés de chombos (machettes) ; dimanche, la caserne des pompiers de Kahani, au centre de l’île, a été attaquée, les véhicules vandalisés et des groupes électrogènes volés… Dans ce contexte, les habitants sont de plus en plus nombreux à vouloir faire justice eux-mêmes. Le groupe Facebook Info délinquance Mayotte compte déjà 2700 membres, qui assurent ne pouvoir compter que sur eux-mêmes. « Il faut former des groupes de quartier, tonne un certain Oustadh Abdel Malek. Sinon, que faire quand le virus est un délinquant bien visible ?»

Laurent DECLOITRE, correspondant de Libération

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