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L'actu vue par Laurent DECLOITRE

L'actu vue par Laurent DECLOITRE

Les articles de Laurent Decloitre (journaliste et biographe) sur la Réunion et l'océan Indien parus dans Libération, Marianne, Paris Match, l'Express, Géo et la presse nationale.

Publié le par Laurent DECLOITRE
Publié dans : #Articles parus dans Libération
Saïd a été expulsé à plusieurs reprises et est revenu à chaque fois en kwassa. (photo LD)

Saïd a été expulsé à plusieurs reprises et est revenu à chaque fois en kwassa. (photo LD)

De notre envoyé spécial à Mayotte, Laurent DECLOITRE, Libération du 21 octobre 2019 

Immigration clandestine, développement économique, reconnaissance présidentielle... Le chef de l'Etat est attendu au tournant sur l'île où la moitié des habitants sont des étrangers.

Un symbole parmi des milliers d’autres. Saïd Ibrahim (1) illustre toute l’ambiguïté de la société mahoraise, où l’immigration clandestine joue un rôle important dans l’économie insulaire. Le quadragénaire habite depuis vingt-neuf ans à Mayotte, après être arrivé à bord d’un kwassa-kwassa en 1990. Une traversée en barque à moteur, durant laquelle, alors enfant, il croit «voir la mort arriver», raconte-t-il. A Mayotte, il aide sa tante à vendre des sandwichs au marché et devient même chauffeur de taxi, sans permis de conduire… Puis il est embauché dans un restaurant de Mamoudzou, le chef-lieu, où il est serveur, au noir, depuis quatorze ans. «Les propriétaires me donnent 800 euros par mois, ils sont gentils, Dieu merci…»

Saïd vit avec son fils aîné dans une pièce, dort dans le même lit, cuisine au feu de bois. Il paie un loyer de 50 euros à une marchande de sommeil mahoraise qui profite de la précarité des sans-papiers comoriens.En 2006, le père de trois enfants, de trois mères différentes, retourne voir ses parents restés aux Comores. En revenant, son kwassa est surpris par une vedette de la brigade nautique tout près de la plage mahoraise des Badamiers. « Notre passeur a refusé de s’arrêter alors les gendarmes nous ont foncé dessus, quatre passagers sont tombés à l’eau », assure-t-il. Tous sont récupérés sains et saufs, Saïd est conduit au centre de rétention administrative et expulsé dans la foulée. Une semaine après, il paie 350€ pour revenir clandestinement. Il y a deux ans, il est cette fois contrôlé à Mamoudzou par la police des frontières ; l’association Solidarité Mayotte lui évite l’expulsion, arguant de la présence sur le sol français d’un enfant dont la mère dispose d’un titre de séjour provisoire. En juillet dernier, en revanche, arrêté par la police nationale, il est reconduit à la frontière dès le lendemain, avec interdiction du territoire français de trois ans. « Ma vie s’est écroulée », confie Saïd… qui est aussitôt revenu en kwassa il y a quelques semaines. « Ici, je n’ai pas d’avenir, mais je ne peux laisser mon fils de 13 ans seul, sinon il va finir délinquant ».

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38% des habitants de Mayotte vivent dans un habitat insalubre. (photo LD)

C’est ce genre de parcours qui exaspère Estelle Youssoufa, la présidente d’un des deux virulents Collectifs de citoyens de Mayotte. « Il faut que la France défende ses intérêts comme en Syrie ou en Centre-Afrique. Et qu’on envoie aux Comores des fusiliers-commandos pour dynamiter les usines qui fabriquent les kwassas ! », balance celle qui partage sa vie entre Mayotte et la métropole. Autre revendication, cette fois soutenue par l’ensemble des acteurs de la société civile : que le titre provisoire de séjour ne soit plus territorialisé. Tous espèrent qu’Emmanuel Macron, qui arrive ce mardi matin pour une visite d’une journée, fasse une annonce à ce sujet. Ce document, contrairement à ce qui se passe ailleurs en France, ne permet pas à ses détenteurs de circuler d’un département à l’autre. Les immigrés, en situation régulière donc, ne peuvent pas quitter Mayotte. « La France crée un sas explosif, une cocote minute en les forçant à rester ici, alors qu’il n’y a pas de travail », dénonce Estelle Youssoufa. Chaque année, la préfecture, qui vise 25 000 expulsions en 2019, accorde en moyenne 3000 cartes de séjour et en renouvelle 15 000.

Dans ce contexte, le Contrat de convergence et de transformation qui prévoit d’injecter dans l’économie mahoraise 1,6 milliards d’euros d’ici 2022, dont 1,1 financé par l’Etat, laisse indifférente la militante : « On est français depuis 1841 et on devrait applaudir parce qu’on va enfin nous donner l’eau potable ! » Selon elle, le plan ne profitera pas aux Mahorais, mais aux clandestins : « Ce sont eux qui occupent les classes d’écoles, les lits de l’hôpital, les logements… » Comme le rappelle l’Insee, « d’un côté, de nombreux adultes et leurs enfants arrivent des Comores. De l’autre, des jeunes, natifs de Mayotte, partent vers le reste de la France. Du fait de ces flux importants et en augmentation, la population de nationalité étrangère progresse fortement ». Près de la moitié des habitants est constituée aujourd’hui d’étrangers.

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Pas d'eau courante ni d'électricité pour cette habitant, comme de nombreux clandestins. (photo LD)

Autre attente forte des Mahorais : l’allongement de la piste d’aéroport, pour permettre de rejoindre la métropole sans escale, et la création d’un port en eau profonde. « C’est l’unique moyen de nous désenclaver », espère Said Mouhoudhoiri, un des porte-parole de l’autre Collectif. Mais lui comme ses collègues ne se font guère d’illusion. Auteur du pamphlet « Mayotte en sous-France » , Mahamoud Azihary, ancien directeur général de la Société immobilière de Mayotte, crie au « mépris », rappelant que le Collectif a demandé à rencontrer le chef de l’Etat. En vain. « Pour les gilets jaunes, il a parcouru toute la France, et nous, il nous ignore ! »

Laurent DECLOITRE, envoyé spécial

(1) Le prénom a été changé.

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