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L'actu vue par Laurent DECLOITRE

L'actu vue par Laurent DECLOITRE

Les articles de Laurent Decloitre (journaliste et biographe) sur la Réunion et l'océan Indien parus dans Libération, Marianne, Paris Match, l'Express, Géo et la presse nationale.

Publié le par Laurent DECLOITRE
Publié dans : #Articles parus dans Libération
À Mayotte, la moitié de la population a moins de 20 ans. (photo LD)

À Mayotte, la moitié de la population a moins de 20 ans. (photo LD)

Mayotte : « La plaie béante va saigner »

Libération du 16 mars 2018, Laurent DECLOITRE

La ministre des Outre-Mer et les leaders du manifestants pensaient être parvenus à un accord : les habitants l’ont refusé et maintiennent la pression.

Il a dû jurer sur le Coran tendu par des « foundis », ces exégètes du Livre très écoutés à Mayotte où 95% de la population est de confession musulmane. Jurer qu’il ne trahirait plus le mouvement. Fatihou Ibrahim, un des leaders du Collectif de citoyens, avait en effet promis mardi soir, après 5h de réunion avec la ministre des Outre-Mer, que les barrages seraient levés. Mais les habitants, qui depuis près d’un mois maintenant, paralysent le département d’outre-mer pour protester contre l’insécurité et l’immigration clandestine, ont refusé de dégager les routes, encombrées de pneus, troncs d’arbres, tubes métalliques, palettes.... Alors le porte-parole du mouvement, dont le crane est traversé par une large cicatrice, suite à un coup de chombo (machette) assené par des individus venus cambrioler sa maison, ne parle plus « d’avancées réelles », à propos des mesures sécuritaires annoncées par Annick Girardin. Il évoque au contraire « le mépris » de la ministre, revenue à Paris entretemps… Conséquence : hier, il était toujours impossible de circuler sur l’île et les établissements scolaires restaient déserts. Le Collectif veut maintenir la pression et perturber la tenue de l’élection législative partielle, qui doit avoir lieu ce dimanche. Lundi, les barrages pourraient être levés pour soulager les acteurs économiques. Mais un porte-parole évoque dans un même temps le recours à des camions pour bloquer un lieu plus stratégique…comme l’aéroport.

Ce chaos, Mahafoudhou, torse nu malgré la pluie, le contemple depuis les hauteurs de « Manga Télé », un bidonville accroché à une colline de Kawéni, en banlieue de Mamoudzou, le chef-lieu de Mayotte. Le jeune homme, qui gâche du ciment pour agrandir son « banga », une cahute en bois et tôle plantée près d’un torrent de boue, ne participe pas au mouvement. Ses deux parents sont Comoriens, sa mère n’a aucun papier, mais Mahafoudhou est français, puisque né à Mayotte. Le jeune homme espère terminer un bac pro en organisation et réalisation de gros oeuvre, et trouver du travail « comme ingénieur ». Comme la plupart des habitants, il accuse les immigrés clandestins, venus des Comores voisines, de tous les maux. « Ils frappent pour rien », lâche-t-il. À Mayotte, près de la moitié de la population est de nationalité comorienne, et 74% d’entre eux sont en situation irrégulière…

Histoire de montrer que le gouvernement a entendu l’exaspération de la population, les gendarmes et policiers ont multiplié les contrôles d’identité, hier au petit matin en prenant soin d’inviter les journalistes à couvrir ces opérations.  Le Collectif avait déposé un « ultimatum » pour que l’État démantèle les bandes des quartiers… De leur côté, les trois experts venus dans les bagages de la ministre, et restés sur place, ont tenté de renouer le contact avec le grévistes. Parmi eux, Jean-Jacques Brot, ancien préfet de Mayotte qui a laissé un souvenir, controversé, de lutte musclée contre l’immigration (voir Libération du 13 novembre 2003). Mais la réunion à Tsingoni, sur la côte ouest de l’île, a tourné court. « Les missionnaires n’ont pas mandat pour négocier au nom du gouvernement, le dialogue est rompu », estime un des porte-parole. Et de conclure, plus désabusé que menaçant : « La plaie béante de Mayotte va encore saigner »…

Laurent Decloitre

Lire l'enquête complète sur "l'enfer insulaire" qu'est devenue Mayotte.

Mayotte : les barrages maintenus et le dialogue «rompu»

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