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L'actu vue par Laurent DECLOITRE

L'actu vue par Laurent DECLOITRE

Les articles de Laurent Decloitre (journaliste et biographe) sur la Réunion et l'océan Indien parus dans Libération, Marianne, Paris Match, l'Express, Géo et la presse nationale.

Publié le par Laurent DECLOITRE
Publié dans : #Articles parus sur mon blog
Ces mauvaises herbes attirent de gentilles bestioles qui mangeront les vilaines...

Ces mauvaises herbes attirent de gentilles bestioles qui mangeront les vilaines...

Laisser pousser les herbes folles au milieu des cultures permettrait de se passer de pesticides. Une technique incroyablement simple que La Réunion explore avec succès.

 

Oh une chrysope ! Cette « demoiselle aux yeux d’or », aux ailes d’un vert translucide, amène le sourire sur le visage austère de René-Claude Barret. Le solide quinquagénaire cultive 800 citronniers et orangers sur le sol ingrat et bien nommé de Pierrefonds, dans le sud de La Réunion. « Dire que mon père sortait le pulvérisateur quand il en trouvait », se souvient l’agrumiculteur. Lui, au contraire, se frotte les mains car les larves de l’insecte dévorent les pucerons, un ravageur terrible qui peut détruire une récolte entière. Quand il aperçoit des cochenilles, autre fléau, René-Claude se retient encore de balancer du pesticide à tout va : « Les larves de coccinelles vont les manger, je laisse faire la nature ». Il y a quelques années, pourtant, l’exploitant aspergeait ses arbres de produits phytosanitaires et arrosait de glyphosate le sol du verger. Le glyphosate, cet herbicide dont l’Europe a aujourd’hui prolongé l’autorisation pour cinq ans, malgré les récentes études prouvant le risque cancérigène…

René-Claude en avait « assez d’empoisonner les générations futures ». Sous son chapeau de cow-boy, Jean-Luc Maillot a eu la même révélation. « J’étais un vrai chimiste, je traitais mes manguiers tous les quinze jours pour être tranquille », raconte cet exploitant de Sans-Souci, dans l’ouest de l’île. Mais des soucis, il en ramassa plein son panier en 2010 : « J’ai fait face à une terrible invasion de cochenilles, impossible de m’en débarrasser ». N’ayant plus rien à perdre, le sexagénaire suit les conseils un peu fous de la chambre d’agriculture, qui préconise… de ne plus traiter. « Incroyable, l’équilibre est revenu tout seul ! », constate alors Jean-Luc, qui, aujourd’hui, n’utilise plus d’herbicide et « quasiment plus d’insecticide ». Juste une fois cette année, « pour se débarrasser de punaises » récalcitrantes. Quant à René-Claude, il a réduit de 70% le recours aux pesticides.

« On était traité de fainéant »

Le plus étonnant dans ces deux conversions à l’agro-écologie tient à la méthode employée : il s’agit tout bonnement, ou presque, de laisser pousser les mauvaises herbes sous les arbres ! Explication de Fabrice Le Bellec, chercheur au Cirad, un centre de recherche agronomique promoteur de ces nouvelles techniques culturales : « Lenherbement sert de gîte et de couvert aux auxiliaires de culture, des insectes qui vont d’un côté polliniser les arbres fruitiers, de l’autre s’attaquer aux ravageurs ». Ce tapis végétal peut être naturel et spontané, ou, plus malin, composé de « plantes de services » que le Cirad a identifiées pour leurs propriétés naturelles. Ici, la capacité à stocker lazote de latmosphère dans le sol pour le fertiliser ; là, une longue floraison qui fournira le précieux nectar aux abeilles…  La luzerne, le trèfle, le niger ou encore le sarrasin attirent ainsi de jolies coccinelles noires aux points jaunes, des mouches syrphes à l’hypnotique vol stationnaire, des acariens minuscules, qui s’en prennent aux affreux pucerons, à la redoutable mouche blanche, aux larves de teigne, aux araignées phytophages… « Dire qu’avant, si le champ n’était pas désherbé nickel, on se se faisait traiter de fainéant », sourit Jean-Luc Maillot.

Dans les fermes pilotes qui ont expérimenté ces techniques, les résultats sont excellents. « Les agriculteurs ont diminué leurs coûts d’exploitation et y passent moins de temps, sans que leur volume de production a diminué », se félicite Jean-Philippe Deguine, spécialiste de la protection agro-écologique des cultures au Cirad. Grâce à ce dispositif incroyable par son apparente simplicité, la culture du chouchou, un légume emblématique de la Réunion, cultivé sous treille dans l’Est de l’île (la christophine en métropole), est en passe de devenir totalement bio.

La tomate voit rouge

La partie en faveur d’une agriculture respectueuse de l’environnement n’est cependant pas gagnée : le climat tropical de l’île, chaud et humide, favorise les maladies et les ravageurs. « Ici, il n’y a pas l’hiver pour casser les cycles de reproduction, les insectes se multiplient H24 », soupire Jean-Marc Benoît, qui est malgré tout passé au bio pour cultiver ses ananas. Les producteurs de tomates ont à leur tour essayé le remède miracle des mauvaises herbes. En vain cette fois, comme le reconnaît Thomas Deslandes, responsable du pôle légumes de plein champ à l’Armeflhor, un organisme de conseil : « Nous ne sommes pas parvenus à les convaincre de changer de concept ». L’expérimentation consistait là-aussi à laisser la nature s’emparer « des talus et des fossés » bordant les champs. Mais ont surgi de la margoze sauvage et de la morelle noire…qui attirent la mouche des légumes, l’ennemi juré des maraîchers !  Il a fallu les arracher à la main, tant et si bien que les volontaires ont quitté le protocole. Les résultats dans les parcelles exploitées directement par l’Armeflhor ne sont guère plus brillants : une baisse de 20 à 50% des pesticides, certes, mais 30 à 40% de la production impropre à la vente, car piquée par les ravageurs.

Le modèle réunionnais ?

Tout dépend cependant du type de cultures. Depuis qu’il a diminué ses traitements, Jean-Luc Maillot ne jette, lui, que 2% de fruits infestés, contre 10 à 15% auparavant ! Preuve que ça marche, les adeptes de la permaculture et du bio, pour qui ces techniques d’enherbement « font partie de la base », sont de plus en plus nombreux à La Réunion ; la surface agricole labellisée a quadruplé en dix ans ! De quoi donner un sourire « tranche papaye » à Didier Vincent, de la chambre d’agriculture. « Ça bouge ! Le volume des pesticides commercialisés dans le département diminue depuis 2010, alors qu’il a continué à augmenter en métropole », rappelle l’animateur régional du plan Écophyto. Ce plan national visait une réduction de 50% des pesticides d’ici 2018 : or en France, la vente de produits phytosanitaires a au contraire progressé de 18% entre 2009 et 2015, selon l’Observatoire national de la biodiversité ; par la force des choses, l’objectif a été repoussé à 2025… À l’inverse, La Réunion est passée de 211 tonnes d’intrants chimiques pour la période 2009-2011 à seulement 177 l’an dernier, soit une chute de 16% ! L’île, où la saison des litchis a commencé, fait donc figure d’exception. Parfois sans effort : les fruits rosés sont bio de facto, les arbres trop hauts étant impossibles à traiter…

 

 

Les larves font du camping

La technique de l’enherbement, si elle fait des miracles, nécessite le respect de bonnes pratiques. Sous peine de ne plus pouvoir accéder à leurs arbres, les agriculteurs fauchent régulièrement cette couverture végétale à la croissance impressionnante. « Mais pas partout dans le verger, ni en même temps », préconise le Cirad. Sinon les auxiliaires de culture, ces gentilles bestioles qui attaquent les nuisibles, n’auront plus d’abri ni de garde-manger. L’exploitant doit donc sortir le tracteur et le broyeur à plusieurs reprises, une contrainte, et un investissement en machines, imposés par ces techniques agro-écologiques.

C’est encore plus compliqué dans l’Ouest de l’île. En raison d’un micro-climat sec, il faut ici irriguer le sol pour permettre aux herbes folles de pousser. Or les manguiers ont besoin d’un « stress hydrique » pour fleurir ; s’il ont trop d’eau, leur floraison en pâtit et ils donnent moins de fruits. Difficile de trouver le bon équilibre ! Autre illustration, dans les champs de canne à sucre, qui couvrent plus de la moitié de la surface agricole du département. Là, on ne cherche pas à favoriser les mauvaises herbes, on veut au contraire, comme dans le passé, s’en débarrasser… Face aux nombreux planteurs qui voient mal comment faire sans Roundup et glyphosate, les tenants de l’agro-écologie proposent deux astuces : d’une part, après la récole des roseaux sucrés, laisser la paille de canne au sol, ce qui empêche la germination des espèces indésirables ; d’autre part, semer des « plantes de service », en intercalaire, comme le pois sabre, une légumineuse qui va recouvrir la surface du sol, tout en le fertilisant.

Si les exploitants gagnent du temps en cessant de traiter, ils doivent en revanche ramasser, à la main, les fruits et légumes piqués par les larves des mouches, et non plus les laisser pourrir comme auparavant. Ils les déposent désormais dans un augmentorium, un système inventé à Hawaï et développé à La Réunion. Les mailles des moustiquaires de cette espèce de tente empêchent les ravageurs de s’échapper mais laissent passer des parasitoïdes qui vont dévorer ces derniers. Comme le dit le producteur de mangues Jean-Luc Maillot, « on travaille autant, mais sans risque pour la planète et notre santé ».

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