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L'actu vue par Laurent DECLOITRE

L'actu vue par Laurent DECLOITRE

Les articles de Laurent Decloitre sur la Réunion et l'océan Indien parus dans Libération, l'Express et la presse nationale.

Publié le par Laurent DECLOITRE
Publié dans : #Articles parus dans Libération
Madagascar : le meurtre de deux Français toujours inexpliqué
Par Laurent Decloitre, correspondant dans l'océan Indien — 23 août 2016

Magalie, 22 ans, et Romain, 25 ans, bénévoles dans une association de protection des baleines, ont été battus à mort dans la nuit de samedi à dimanche, sur l’île de Sainte-Marie.

Magalie ne plongera plus d’hydrophone dans les eaux chaudes de Madagascar, pour enregistrer et analyser le chant des baleines à bosse. Romain n’emmènera plus les touristes admirer les sauts acrobatiques des cétacés qui parcourent chaque année 5 000 kilomètres, depuis le pôle Sud, pour mettre bas dans l’océan Indien. Les deux Français, respectivement âgés de 22 et 25 ans, originaires de Fontenay-aux-Roses (Hauts-de-Seine) et de Marseille, étaient arrivés début juillet sur la petite île de Sainte-Marie, au nord-est de Madagascar, comme bénévoles pour l’association Cétamada. Les écovolontaires ont été retrouvés morts sur une plage du sud, dimanche matin, le visage écrasé par des coups de gourdin. Les enquêteurs malgaches ont précisé que le corps de la jeune femme, surnommée par ses amis «la sauveuse de baleines», était à moitié dénudé. La thèse du viol a cependant été écartée. Par ailleurs, le téléphone portable et l’argent de Romain n’ont pas été dérobés, ce qui semble réfuter le mobile crapuleux.

Les victimes ont été tuées après avoir passé la soirée à la Case à Nono, la boîte de nuit la plus fréquentée de cette petite île de 27 000 habitants, frappée par la pauvreté et le paludisme. Norbert, le patron, avait invité Big MJ, un jeune chanteur malgache qui déchaîne les foules avec un hip-hop aux accents de salegy, le rythme national. «Il y avait environ 500 personnes, tout se passait bien», assure le gérant, après avoir été entendu par les gendarmes. «Romain était très gentil, il ne cherchait jamais la bagarre, confie pour sa part Josia, encore émue d’avoir partagé avec le Français cette soirée fatale. Il avait un peu bu mais il n’était pas saoul quand il m’a dit au revoir vers 1h30 du matin.» Romain et Magalie seraient donc partis tôt, entourés d’un groupe de vazahas (blancs en malgache).

Cinq personnes en garde à vue

La Case à Nono est située au sud de Sainte-Marie, pas loin de l’hôtel de luxe Princesse Bora : l’unique route de l’île n’est pas éclairée, la circulation inexistante. Pour revenir à l’hôtel Libertalia, plus au nord, où logeait Romain, les jeunes devaient attendre dans la nuit noire un tuk-tuk, ce véhicule motorisé à trois roues qui fait office de taxi. Que s’est-il passé ? Mardi, le procureur de la république de la province de Toamasina a indiqué que le mobile du crime n’était pas encore élucidé ; le préfet de Sainte-Marie a révélé quant à lui que la scène du crime avait été modifiée et les corps déplacés. Cinq personnes ont été interpellées et placées en garde à vue.

Jean-Jacques Ravello, le consul honoraire de France, pionnier de l’observation des baleines à Sainte-Marie, dénonce «un acte barbare» mais se demande s’il ne s’agit pas malheureusement d’une simple «bousculade» qui aurait dégénéré. «Abattu par cette bombe atomique», Alain Portheret, gérant de l’hôtel Maningory, prie pour que les quelque 10 000 touristes annuels de l’île «relativisent», rappelant que «des faits divers tragiques ont aussi lieu en Europe». Sans attendre, Indra Rakotoarisoa, directrice de l’office de tourisme local, a envoyé un mail à l’ensemble de ses collègues de Madagascar ainsi qu’aux tour-opérateurs : «On leur demande de ne pas liker ni partager les posts qui parlent de cette affaire, pour ne pas augmenter le référencement sur Google»…

Conscient de l’impact sur la fragile économie du pays, le ministre du Tourisme, Roland Ratsiraka, s’est rendu sur place dès dimanche. Jusqu’en 2008, Madagascar accueillait près de 400 000 étrangers par an ; la crise économique mondiale, mais aussi l’instabilité politique et une insécurité grandissante, ont fait fuir les visiteurs, qui ne sont plus que 250 000 aujourd’hui. Les touristes prennent peur, les 18 000 ressortissants français aussi ; ces dernières années, plusieurs d’entre eux ont été enlevés contre demande de rançon, ou assassinés, parfois dans des conditions atroces. En 2012, les corps d’un restaurateur et de son épouse ont été retrouvés démembrés sur la plage de Tuléar, au sud-ouest de Madagascar ; en 2013, deux Français, soupçonnés à tort de pédophilie, ont été lynchés et brûlés, encore sur une plage, par les villageois de Nosy Be, au nord-ouest de l’île… Le site du ministère français des Affaires étrangères rappelle justement que «les zones inhabitées, y compris les parcs nationaux ou les plages, sont propices aux agressions de touristes par des bandes armées».

Ce nouveau drame survient alors que la compagnie aérienne Madagasikara Airways ouvre le mois prochain une ligne directe entre la Réunion et Sainte-Marie : pas sûr que les Réunionnais, les plus nombreux des touristes, soient encore sensibles au chant des baleines…

Photos Sarah Tétaud, AFP et LD.
Jean-Jacques Ravello, consul honoraire de France, et Henry Bellon, président de Cetamada sont anéantis par le drame. (photo LD juillet 2015, lors du festival de la baleine à Sainte-Marie).

Jean-Jacques Ravello, consul honoraire de France, et Henry Bellon, président de Cetamada sont anéantis par le drame. (photo LD juillet 2015, lors du festival de la baleine à Sainte-Marie).

L'office de tourisme de Sainte-Marie comptait sur le festival de la baleine (ici en juillet 2015) pour relancer le tourisme... (photo LD)

L'office de tourisme de Sainte-Marie comptait sur le festival de la baleine (ici en juillet 2015) pour relancer le tourisme... (photo LD)

Les écovolontaires de Cetamada, des jeunes Français ou Malgaches, s'interrogent désormais sur leur présence à Sainte-Marie. (photo LD, juillet 2015)

Les écovolontaires de Cetamada, des jeunes Français ou Malgaches, s'interrogent désormais sur leur présence à Sainte-Marie. (photo LD, juillet 2015)

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