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L'actu vue par Laurent DECLOITRE

L'actu vue par Laurent DECLOITRE

Les articles de Laurent Decloitre (journaliste et biographe) sur la Réunion et l'océan Indien parus dans Libération, l'Express et la presse nationale.

Publié le par Laurent DECLOITRE
Publié dans : #Articles parus dans l'Express
Gilbert Aubry, évêque de la Réunion, s'est réfugié à Maurice au moment du scandale.

Gilbert Aubry, évêque de la Réunion, s'est réfugié à Maurice au moment du scandale.

L'Express 3345 du 12 au 18 août 2015
​De notre correspondant, Laurent DECLOITRE
​Photos Pierre MARCHAL

L'évêque fragilisé par les affaires

Des religieux et laïcs déplorent que Gilbert Aubry n’ait pu empêcher des actes de pédophilie dans son diocèse. L’évêque, meurtri, dément toute indulgence.

C’est peu dire que la fin de l’épiscopat de Gilbert Aubry est ternie par les affaires de prêtres pédophiles qui ont secoué la Réunion (voir encadré ci-contre). La justice s’est demandée si le patron des curés avait tu des agissements déviants et a demandé à l’entendre comme témoin. Pour ce laïc, parfait connaisseur du fonctionnement du diocèse, le doute n’est pas permis : « Le rôle de l’évêque est de défendre coûte que coûte l’église. Pour la sauver des scandales, il a enterré des affaires et n’a dévoilé que celles où les familles allaient porter plainte. » Cette grave accusation n’est étayée par aucune preuve et Gilbert Aubry a toujours démenti avoir été mis au courant de tels actes. « Sinon, j’aurais signalé les faits au procureur », jure-t-il.

D’autres témoins privilégiés ajoutent cependant au sentiment de malaise. « Le père Jacky Hoarau aurait dû prendre vingt ans si toute la vérité avait été dite », assène un religieux, qui a souhaité également rester anonyme. Selon lui, un diacre aurait évoqué avec l’évêque, des années avant le procès, la déviance du prêtre de Sainte-Marie. Le diacre en question parle aujourd’hui de « simples soupçons » mais reconnaît qu’ « à tous les niveaux, on aurait pu éviter le drame ».

Pour y voir plus clair, la justice a reconstitué, jour après jour, la façon dont l’Église a géré l’affaire. Le 20 décembre 2009, un enfant confie à sa mère avoir été abusé par Hoarau. Cette dernière exige du curé qu’il se dénonce : le pédophile voit le vicaire général Lilian Payet une première fois, le 24 décembre, puis une seconde fois, deux jours plus tard, en présence de l’autre vicaire, Daniel Gavard. Les deux ecclésiastiques ne signalent l’affaire que le 7 janvier à Marc-Antoine Fontelle, vice-official du diocèse et juge ecclésiastique. Ce dernier adresse dès le lendemain un signalement au procureur, comprenant mal que deux semaines se soient déroulées sans que la justice ait été saisie. La mère de la victime indiquera, le jour du procès, qu’ « on a voulu enterrer l’affaire ». Un aumônier, qui connait très bien Jacky Hoarau, s’interroge : « À partir de quand l’évêque a-t-il été mis au courant ? Sans la présence du vice-official, y aurait-il eu signalement ? » Marc-André Fontelle, qui dit avoir été « rejeté » par ses pairs « pour avoir livré un prêtre à la justice », a par la suite demandé sa mutation en métropole...

Alors, quel rôle a joué Gilbert Aubry ? Meurtri par une précédente affaire de pédophilie, celle du père Tual, le patron du diocèse s’exile à Maurice alors qu’éclate le scandale Hoarau ! Dépressif, il passe deux jours dans une clinique puis se réfugie près de trois mois à Pont-Praslin, un village au nord-est de l’île, dans un centre d’accueil tenu par les spiritains. Il ne revient à la Réunion que sur l’insistance de ses proches, juste avant Pâques. « J’avais ma conscience pour moi, assure-t-il, même si j’ai manqué de compréhension face à des situations que je n’aurais pu imaginer ».

Gilbert Aubry connaissait l’homosexualité de Jacky Hoarau et l’avait prévenu en ces termes : « Je lui ai dit que si j’apprenais que son comportement débordait sur des enfants, je ferais immédiatement un signalement ». Qu’est-ce qui a pu amener l’évêque à dresser un parallèle entre l’homosexualité et la pédophilie ? Dans une lettre anonyme adressée au procureur, un paroissien avait écrit : « Hoarau a eu des besoins de même ordre dans l’une des paroisses du Tampon vers la fin des années 1990. Il y a eu aussi des plaintes et c’était encore avec de jeunes garçons. » Mais ce courrier n’a été envoyé qu’après l’arrestation du prêtre et rien ne dit que de telles missives ont été adressées à l’évêché auparavant.

En 2000, Gilbert Aubry demande en tout cas à Jacky Hoarau de suivre une « thérapie d’homochasteté » au Canada et en métropole. Pour « être rééquilibré au niveau de la sexualité », explique aujourd’hui l’évêque… À cette époque, Gilbert Aubry a de nombreux échanges avec son curé, à qui il promet : « Nous avons besoin de toi ». A son retour sur l’île, Hoarau est d’ailleurs nommé à Sainte-Marie. « Ce fut une erreur de l’envoyer seul », estime un religieux. « Le drame était imparable », considère un autre.

L’affaire Tual l’était-elle aussi ? Ce prêtre, arrivé en 1987 sur l’île, alimente les rumeurs bien des années avant son arrestation, en 2009. Alerté l’évêque lui interdit par écrit, en 2005, de recevoir les enfants à la cure de Sainte-Rose, où les futures victimes prennent une douche après des sorties en vélo. Trois ans plus tard, une ancienne institutrice dénonce dans un courrier, signé et adressé à Gilbert Aubry, le comportement du curé, nommé entretemps à Bras-Panon. Le vice-official et les gendarmes, saisis par le procureur, ne trouvent aucun élément probant et l’affaire est classée. En août 2009, l’évêque prévient toutefois qu’il ne renouvellera pas le contrat du prêtre, en raison des rumeurs persistantes. Mais il lui accorde finalement une année supplémentaire…

« Gilbert Aubry ne condamne jamais et garde toujours confiance en l’individu », analyse le vicaire général Gavard. Illustration en 2004. Cette année-là, l’évêque nomme Jean-Marie Vincent prêtre à Saint-Denis, alors que ce dernier, en liberté conditionnelle après une condamnation pour agression sexuelle en métropole, n’a pas le droit d’entrer en contact avec des mineurs. « J’ai essayé de sauver tout le monde », plaide Gilbert Aubry, encore « marqué » par ces affaires. Et d’ajouter, sans mesurer la portée qu’on pourrait prêter à ses propos : « Je suis comme le père d’une famille très nombreuse. Il faut savoir garder le secret, ne pas répéter aux autres ce qui pourrait nuire. »

Est-ce encore le cas ? Un prêtre, qui assure des fonctions importantes, affirme avoir livré à l’évêque les noms de « cinq ou six curés » soupçonnés de comportement sexuel déviant. « Gilbert Aubry s’est muré dans le silence et ne m’a pas soutenu dans la lutte contre les brebis galeuses, se désole l’ecclésiastique. Il lui serait insupportable d’apprendre qu’un prêtre qu’il a ordonné lui-même soit pédophile ». Peiné, Gilbert Aubry, les yeux fermés, dément. Une nouvelle fois.

Laurent DECLOITRE

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Juliette CARANTA-PAVARD 01/05/2016 20:25

Monsieur Decloitre: je trouve votre article. Je tiens à vous remercier d'avoir osé mettre en cause Gilbert Aubry qui, depuis 40 ans, trahit la naïve confiance de la communauté catholique de l'île.

anonyme 12/11/2015 11:56

Bonjour, j'ai lu avec attention votre série d'articles sur le Père Jacky Hoarau, et plus généralement sur les dérives de l'Eglise Catholique réunionnaise.
Si je me permets de vous écrire aujourd'hui, c'est que je viens d'apprendre que le même Jacky Hoarau, condamné en avril 2012 à 8 ans de prison, est aujourd'hui libre, et qu'il vient d'être embauché par la mairie de ma ville. (Le Tampon, 97430, île de la Réunion)
En soi et jusque là, rien que de très normal dans notre monde où "regrets" et "bonne conduite" vous valent d'être pardonné des atrocités que vous avez commises sans regret avant de vous faire prendre... Et quoi de plus normal qu'une collectivité tende la main pour aider quelqu'un à repartir sur le bon chemin.
Mais là où je ne peux m'empêcher d'intervenir, c'est quand je le croise sur son nouveau lieu de travail, un bâtiment de la mairie attenant à l'école primaire de mes enfants!!!
La mairie vient de placer un pédophile à portée de main (au sens propre) d'enfants de 3 à 10 ans!
Je suis scandalisé par cette nouvelle, qui suscite en moi plusieurs interrogations:
- un pédophile peut-il être en contact avec un établissement public recevant des enfants?
- pourquoi la mairie, qui ne peut ignorer son passé, l'a-t-elle placé à côté de nos enfants?
- comment se fait-il que les parents d'élèves soient tenus dans l'ignorance de ce fait?
Deux explications me taraudent:
1) les services de la mairie s'en moquent, auquel cas les donneurs d'ordre ayant entrainé l'embauche de ce pédophile à côté d'une école sont complices de tenter cet homme d'agir à nouveau selon ses pulsions coupables (car il ne s'est certainement pas soigné en 3 ans...)
2) les services de la mairie ne sont pas au courant, auquel cas c'est de l'incompétence flagrante et ce n'est pas moins grave.