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L'actu vue par Laurent DECLOITRE

L'actu vue par Laurent DECLOITRE

Les articles de Laurent Decloitre (journaliste et biographe) sur la Réunion et l'océan Indien parus dans Libération, l'Express et la presse nationale.

Publié le par Laurent DECLOITRE
Publié dans : #Articles parus dans Libération
Manuel Valls, le 12 juin, dans une école de Saint-Benoit, à la Réunion. (photo AFP).

Manuel Valls, le 12 juin, dans une école de Saint-Benoit, à la Réunion. (photo AFP).

Laurent DECLOITRE Correspondant à la Réunion 12 juin 2015 à 20:11

REPORTAGE

En déplacement dans le territoire d'outre-mer, le Premier ministre a rencontré les Réunionnais, sans faire d'annonces ni promettre d'argent.

Le Premier ministre a terminé vendredi une visite de deux jours à la Réunion. Après son mea culpa de la veille, Manuel Valls s’est refusé à la moindre annonce ou promesse tout au long de la journée. Récit.

7 h 30 : dialogue interreligieux

Croissant ou pain au chocolat ? Les membres (catholique, musulman, hindouiste…) du Groupe de dialogue interreligieux, une émanation originale propre à cette terre multicultuelle qu’est la Réunion, ont bu un café, potron-minet à la préfecture de Saint-Denis, avec l’ancien ministre des Cultes. Manuel Valls et ses hôtes sont revenus sur l’arrestation, le 3 juin, dans le chef-lieu, de quatre jeunes soupçonnés d’appartenir à une filière djihadiste. Le message : ne pas faire d’amalgame avec une pratique normale de la religion.

L’autre sujet de discussion a porté sur les jours fériés. Gilbert Aubry, l’évêque omniprésent de la Réunion, avait proposé de «donner» deux jours dans le calendrier républicain aux musulmans et aux hindouistes de l’île afin que ces derniers puissent célébrer eux aussi leur culte à une date de leur choix. Une députée socialiste a même déposé un amendement à la loi Macron en ce sens. Retoqué par le gouvernement.

8 h 30 : bain de foule au marché

Micheline, 60 ans, secoue à l’aplomb de ses steaks de thon blanc et d’espadon un bâton au bout duquel pend un sac en plastique rose. Les mouches sont nombreuses, les badauds aussi qui se pressent autour de la délégation. Trois ministres, pas moins, accompagnement Manuel Valls dans les travées du marché des Camélias, un quartier populaire de Saint-Denis : Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Education, Patrick Kanner, ministre de la Ville et George Pau-Langevin, ministre de l’Outre-Mer. Une marchande malicieuse propose au Premier ministre de goûter des petits légumes rouges : des piments. Manuel Valls ne tombe pas dans le piège, mais il a du mal à comprendre les propos de certains maraîchers. «J’ai des ministres qui parlent créole dans mon gouvernement, assure-t-il. George, bien sûr, mais aussi Bernard Cazeneuve.» Si l’accueil des badauds est chaleureux, Micheline ne s’en laisse pas conter : «Dites au Président de mettre de l’argent dans l’enveloppe pour aider les gens dans le besoin !» Cette fois, tout le monde a compris le message…

9 heures : contrat de ville et logement

La séquence suivante est plus technique : dans un gymnase attenant au marché, le chef du gouvernement signe le contrat de ville 2015-2020 avec le maire de Saint-Denis. Gilbert Annette, socialiste, remercie à qui mieux mieux mais n’en tire pas moins quelques flèches : «Vous avez évoqué en métropole l’apartheid territorial. A la Réunion, le taux de chômage s’élève à 30%, celui des jeunes de moins de 25 ans à 58% et 45% de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté. Cet apartheid social est un cancer qui nous défigure. Tous les quartiers de l’île devraient bénéficier de contrats de ville.» Manuel Valls répond, donnant le ton de la journée : «On attend toujours d’un ministre, notamment la presse locale, qu’il vienne avec des mesures et des annonces ; je le comprends, mais l’Etat verse déjà de près de 5 milliards d’euros en transferts publics à la Réunion»… Le quartier des Camélias a d’ailleurs profité des financements de l’Agence nationale pour la rénovation urbaine.

Le plan logement outre-mer, présenté par le gouvernement en mars dernier, et dont le Premier ministre paraphe un programme de déclinaison locale, satisfait en outre les représentants du BTP : d’ici à 2020, 4 000 logements neufs seront construits chaque année et 1 000 rénovés. Mais 30 000 foyers sont encore en attente d’un logement sur l’île, où la cohabitation intergénérationnelle s’impose souvent.

10 h 30 : rencontre avec le père d’Elio

Le rendez-vous n’était pas prévu : Manuel Valls rencontre à la préfecture Giovanni Canestri, le père d’Elio, cet adolescent tué par un requin alors qu’il surfait en avril dernier sur la côte ouest. Le père, qui s’est fait depuis le porte-parole des surfeurs, ressort «très satisfait» de l’entrevue : «Le Premier ministre m’a semblé sincère dans son émotion, je l’ai senti touché par la mort de mon fils.» Et de demander au gouvernement de permettre la pêche, dans la réserve marine naturelle, du requin bouledogue, l’espèce incriminée lors des attaques. Le squale est par ailleurs interdit de commercialisation en raison de la présence éventuelle de toxines ; les surfeurs souhaiteraient lever cette interdiction. Manuel Valls ne s’engage pas, mais promet d’y réfléchir…

10 h 30 : rendez-vous avec les jeunes

Fabrice, 23 ans, et Ajirkan, 26 ans, participent avec 150 autres jeunes aux Rendez-vous territoriaux de la jeunesse, à l’ancien hôtel de ville de Saint-Denis. Autour de la table 1, ils débattent de la citoyenneté avec amertume : «Etre citoyen, c’est jouir des droits de la société ; mais sans travail, on est spectateur, on plonge dans la torpeur. La France nous oublie, nous sommes des Français de seconde zone.» De cette grand-messe – dire un «world-café» – doivent remonter des propositions concrètes. Patrick Kanner, le ministre de tutelle, remercie Valls et les autres membres du gouvernement qui ont assisté aux quatre premiers forums, en métropole. «Un tiers des collèges y ont participé, j’ai à votre disposition, monsieur le Premier ministre, les noms de ceux qui ne sont pas venus. Mais je suis certain que vous les avez déjà, en tant qu’ancien ministre de l’Intérieur.» Rires des jeunes, qui restent tout de même sur leur faim, faute d’annonce concrète de l’intéressé.

12 h 30 : confiture et jus de fruits

Direction l’est de l’île et la pluie. A Bras-Panon, Manuel Valls met la casquette, «pour les images, les cameramen aiment bien», avant de visiter les entrepôts de Royal Bourbon Industrie. L’usine de 110 employés transforme chaque année 35 tonnes d’ananas, 20 tonnes de litchis et 10 tonnes de goyaviers. La nouvelle ligne de production a été financée avec l’aide de l’Etat et de l’Europe, «un écosystème favorable», se félicite Manuel Valls, qui rappelle, martial : «L’Etat est là.»

14 h 30 : éducation civique

A l’occasion de la pose de la première pierre du chantier de reconstruction de l’école Denise-Salaï, à Saint-Benoît, toujours dans l’est, le Premier ministre assiste à une scène qu’il affectionne. La classe de CM2 de Sébastien Narayanassany a participé au «Parlement des enfants», et a proposé des «lois» au député de la circonscription, le socialiste Jean-Claude Fruteau. Natisha suggère que chaque élève de sixième soit le parrain d’un camarade de CM2 ; Léane souhaite que les écoles de la commune soient représentées par un ambassadeur. Le maître insiste sur les notions de liberté, égalité, fraternité ; les élèves, qui portent une cocarde tricolore au tee-shirt, se considèrent, vu leur âge, comme des «demi-citoyens». «Non, vous êtes des citoyens en devenir», reprend en souriant Manuel Valls. Dehors, la pluie a transformé la cour de récréation gazonnée en terrain boueux.

16 heures : inauguration à l’aéroport

C’est de là que la délégation ministérielle va s’envoler pour gagner Mayotte, où le séjour dans cette partie de l’océan Indien se termine samedi soir. Auparavant, Manuel Valls inaugure une extension de l’aérogare. Mais le chantier semble relever de l’optimisme : si l’aéroport Roland-Garros accueille plus de 2 millions de passagers par an, les chiffres ne progressent pas. Pire, le nombre de touristes a diminué l’an dernier de 2,2%, comme le rappelle Patrick Serveaux, le président de L’Ile de la Réunion tourisme, avec 406 000 visiteurs en 2014. La faute à la crise requins, mais aussi au prix des billets d’avion et au manque d’hôtels, qui n’investissent pas faute d’aides suffisantes… de l’Etat. Une nouvelle fois sollicité, Manuels Valls, en panne d’annonce, se désole qu’à «chaque fois qu’un ministre vient ici», il doive «ouvrir le portefeuille»… Lui l’aura juste entrouvert durant son séjour.

Laurent DECLOITRE Correspondant à la Réunion

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