Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
L'actu vue par Laurent DECLOITRE

L'actu vue par Laurent DECLOITRE

Les articles de Laurent Decloitre (journaliste et biographe) sur la Réunion et l'océan Indien parus dans Libération, l'Express et la presse nationale.

Publié le par Laurent DECLOITRE
Publié dans : #Articles parus dans l'Express
La mosquée Noor-e-islam de Saint-Denis. (photo LD)

La mosquée Noor-e-islam de Saint-Denis. (photo LD)

L'Express du 13 février 2015
De notre correspondant Laurent DECLOITRE

L'outre-mer veut partager les jours fériés entre les religions

Six députés d’outre-mer ont déposé un amendement qui reprend la proposition d’un groupe inter-religieux de la Réunion. S’il est adopté, les musulmans et hindous, notamment, bénéficieraient de jours fériés, les catholiques en perdant un nombre égal.

Les Réunionnais seraient prêts à « sacrifier » des jours fériés d’origine chrétienne pour les « donner » aux hindous et musulmans de ce département d’outre-mer. Vue de Paris, alors que le débat sur la laïcité fait rage, la mesure paraît surprenante. Elle s’inscrit pourtant dans la tradition séculaire du « vivre ensemble » de cette île multiculturelle, comme le soutient Erika Bareigts.

La député socialiste, auteur d’un amendement* en ce sens à la loi Macron, rappelle qu’à la Réunion, « nous sommes indiens, chinois, malgaches, malbars, européens, kafs, comoriens, bref, nous sommes créoles ». Autant d’origines, autant de religions, fruit de l’histoire du peuplement de l’ancienne colonie. Dans ce contexte, il serait paradoxal qu’une « République laïque ne donne un statut légal qu’à une seule religion dans le calendrier ».

Cinq jours fériés pourraient être substitués (à la Réunion et dans les territoires d’outre-mer relevant de l’article 73 de la Constitution) : le lundi de Pâques, l’Ascension, le lundi de Pentecôte, l’Assomption et la Toussaint deviendraient des jours travaillés. Ils seraient remplacés par un même nombre de jours, mais à des dates qui correspondent aux fêtes des autres religions.

L'Aid El Kebir férié ?

Idriss Issop-Banian est le président du groupe de dialogue inter-religieux de la Réunion, qui regroupe les représentants de tous les cultes pratiqués sur l’île, à l’origine de cette proposition. Par ailleurs membre du conseil réunionnais du culte musulman, le dignitaire rappelle que l’iniquité actuelle dans la répartition des jours fériés peut nourrir « une grande frustration, un sentiment d’injustice, qui peuvent aller jusqu’à des exactions ». Une évocation aux attentats terroristes de janvier en métropole…

Concrètement, la communauté musulmane de la Réunion -environ 80 000 personnes sur une population de 850 000- souhaiterait que l’Aïd El Kebir devienne férié. Ce jour-là, qui célèbre la fête d’Abraham et marque la fin du pèlerinage à la Mecque, les musulmans réunionnais tuent un bœuf (un mouton en métropole). Mais la substitution n’est pas si simple : chaque année, on ne connaît que dix jours avant le jour officiel de l’Aïd El Kebir ; le prochain devrait avoir lieu autour du 24 septembre 2015. C’est à cause de ce flou que les musulmans ont renoncé à réclamer une sanctuarisation de l’Aid El Fitr, consacrant la fin du Ramadan, puisque la date varie elle en fonction de la lune !

Chez les hindous de la Réunion, la mesure est attendue avec davantage de ferveur encore. « Cela fait vingt ans qu’on la réclame, les jours fériés n’appartiennent pas aux catholiques, mais à la République », rappelle derrière sa longue barbe blanche Sri Agoragounam Samourgompoullé, président du conseil réunionnais du culte hindou. Les tamouls, comme on appelle ici les hindouistes, représentent la seconde religion derrière les catholiques, avec près de 40% de la population. Les processions fleuries et impressionnantes -les hommes étant percés de multiples aiguilles-, les marches sur le feu, les défilés de chars colorés…font partie intégrante du patrimoine réunionnais et sont suivis par des milliers de curieux, croyants ou non.

Les adeptes de Shiva et Ganesh réclament le 14 avril, qui correspond au jour de l’an tamoul ; dans deux mois, ces derniers fêteront l’année 5116. « Jusqu’à présent, on est obligé se débrouiller avec son patron, parfois en vain, pour aller prier dans les temples, ce n’est pas normal », soupire Sri Agoragounam Samourgompoullé. D’autres représentants aimeraient que le Dipavali, « la fête de la lumière », soit également intégré…

Ce serait au préfet de décider, en concertation avec l’ensemble des représentants des religions, dont les syndicats et organisations patronales, les impacts économiques n’étant pas négligeables.

La bénédiction de l'évêque

Mais qu’en pensent les catholiques, dans un département où le nom de la moitié des 24 communes commence par Saint ? Miracle de la tolérance « pays », Monseigneur Aubry y est tout à fait favorable. « À la Réunion, nous vibrons les uns aux autres, en partageant nos peines et nos joies, déclame l’évêque, par ailleurs poète à ses heures. Pour éviter que les poisons extérieurs ne viennent nous contaminer, il faut aujourd’hui qu’on traduise dans les faits notre vivre ensemble ».

Aussi, Gilbert Aubry propose-t-il, à la Réunion, de « donner » trois jours : le lundi de Pâques, le lundi de Pentecôte et le jeudi de l’Ascension. « Ce ne sont pas vraiment des fêtes religieuses, les célébrations liturgiques ont lieu le dimanche à l’église », justifie-t-il, en donnant l’exemple des voisins, les catholiques seychellois et mauriciens.

Sur le parvis de la petite église blanche de Sainte-Marie, dans le nord-est de l’île, Francine vend des fleurs aux pèlerins qui viennent se recueillir devant une Vierge noire. « C’est très bien, au moins tout le monde pourra profiter de sa religion », sourit la catholique en robe rose. Ericka Bareigts est moins optimiste ; la député craint que son amendement soit rejeté, ses pairs ne comprenant rien aux « spécificités des territoires d’outre-mer »…

Laurent DECLOITRE

  • L’amendement a été déposé par Mme Bareigts, M. Vlody, M. Lebreton, trois députés PS de la Réunion, et par M. Said, M. Aboubacar, députés de Mayotte et M. Jalton, député de Guadeloupe.

Commenter cet article