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L'actu vue par Laurent DECLOITRE

L'actu vue par Laurent DECLOITRE

Les articles de Laurent Decloitre (journaliste et biographe) sur la Réunion et l'océan Indien parus dans Libération, Marianne, Paris Match, l'Express, Géo et la presse nationale.

Publié le par Laurent DECLOITRE
Publié dans : #Articles parus dans Libération
Vue sous-marine du volcan au large de Mayotte. (photo IPGP)

Vue sous-marine du volcan au large de Mayotte. (photo IPGP)

De notre envoyé spécial, Laurent DECLOITRE, Libération du 9 janvier 2019

Suite à la naissance d’un énorme volcan sous-marin, Mayotte subit des séismes à répétition et s’enfonce dans les eaux. Les scientifiques n’en reviennent pas, les habitants des bidonvilles se retrouvent inondés.

Les pneus, qui consolidaient le talus sur lequel est posée la cahute en tôle et en bois, se sont éparpillés dans l’eau sombre de la mangrove. Souvenir de la dernière marée, fin octobre, qui a submergé l’étroite cour en terre et léché l’entrée de la case de cette famille malgache. Nous sommes à Majicavo, dans la banlieue Nord de Mamoudzou, sur la frange d’un des innombrables bidonvilles de Mayotte. « Ca déborde de partout, ça fait peur, je n’ai qu’une envie : déménager », s’exclame d’Elodie Soazafy, 20 ans. Inscrite en bac pro Accueil Relation Client au lycée du quartier, elle vit ici avec sa mère et ses deux frères.

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La cahute d'Elodie, à Majicavo, est désormais inondée à chaque grande marée. (photo LD)

A ses pieds, l’océan Indien grignote inexorablement du terrain, menaçant la demeure, louée 60 euros par mois à une propriétaire mahoraise. Arrivée clandestinement de Madagascar à l’âge de 11 ans, via Anjouan, la plus proche des îles comoriennes, Elodie a toujours vécu dans la crainte d’être expulsée du département français. Et voilà qu’aujourd’hui, s’ajoute la peur d’être chassée de son abri précaire par les eaux.
Les « grandes marées astronomiques », dont l’ampleur dépasse les quatre mètres, ne sont pourtant pas exceptionnelles sur les rives de l’île tropicale. Mais cette année, la montée des eaux est d’autant plus préoccupante que Mayotte s’est enfoncée de quinze centimètres en l’espace de quatorze mois ! Un phénomène exceptionnel, qui s’est déroulé à un rythme incroyablement rapide au regard de l’échelle géologique. En temps normal, l’île aurait mis 700 ans pour s’affaisser ainsi.

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A Kaweni, les bidonvilles près de la mangrove sont les premiers touchés. (photo D.Lemor)

Cette « subsidence », comme la nomment les scientifiques accourus des quatre coins de France, a débuté en mai 2018 par une série, inhabituelle, de séismes. Le 15 mai, la veille du Ramadan -l’islam est la première religion à Mayotte- un tremblement de terre d’une magnitude de 5,8 sur l’échelle de Richter fait trois blessés légers et cause des dégâts minimes. Les habitants, affolés, se précipitent dehors où ils passent la nuit, dans leur voiture, sur un stade, sur une place… parfois bercés par des versets du Coran diffusés via des haut-parleurs. De son côté, le directeur de cabinet de la préfecture intervient à la radio à 3h du matin pour tenter de rassurer la population, sans pouvoir donner la moindre explication.
Durant des mois, l’île est secouée par de mystérieux séismes. Anturia, une solide « bwéni » enveloppée dans son salouva multicolore, est certaine que « c’est un message de Dieu » qui punirait les Mahorais, accusés de maltraiter les immigrés clandestins. Habitant à M’Gombani, près de la mangrove, elle aussi a désormais les pieds dans l’eau lors des grandes marées. « Il faut prier », assène la matrone. Une de ses amies préfère évoquer, mi-figue, mi-raisin, un zébu qui aurait été enterré vivant et « qui secoue la terre en remuant l’oreille »…

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Beaucoup de Mahorais s'interrogent sur les raisons du phénomène. (photo LD)

Ces propos pourraient faire sourire, mais « ils prennent sens », analyse Laure Fallou, du Centre sismologique euro-méditerranéen, une ONG scientifique installée en banlieue parisienne. La sociologue précise : « Faute d’explication rationnelle et face au manque de communication des pouvoirs publics, les imams ont pris le relais, tout comme les croyances animistes ». Elle a relevé « beaucoup de défiance vis-à-vis des autorités », débouchant sur des théories du complot : la France, voire les Comoriens voisins, auraient-ils entamé secrètement des forages pétroliers au large de Mayotte ?
Les scientifiques auront raison de ces rumeurs. Des sismomètres supplémentaires sont installés sur terre, à Mayotte et Glorieuse, un archipel français au Nord-Est, et en mer, jusqu’à 3500m de fond. On s’aperçoit alors que non seulement Mayotte s’enfonce, mais qu’elle s’est déplacée vers l’Est de 21 cm. Une île flottante ! L’épicentre du principal essaim sismique est localisé au large, entre 5 et 15 km à l’Est du département.

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Les habitants vivent les pieds dans l'eau à Mayotte. (photo LD)

En mai 2019, pour y voir plus clair, une équipe de chercheurs embarque à bord du Marion Dufresne, le navire des Terres australes et antarctiques françaises. Ce que découvrent les scientifiques laisse aujourd’hui encore Nathalie Feuillet ébahie. « On a eu une chance incroyable, c’est vraiment rare pour un scientifique de vivre ça », confie, de retour en métropole, la spécialiste de tectonique à l’Institut de physique du globe de Paris, responsable des missions avec l’Ifremer. Un volcan sous-marin, énorme, monstrueux, a percé la croûte terrestre. « Il fait 820 m de haut et 5 km de diamètre, soit près de trois fois la tour Eiffel et la moitié de la surface de Paris », n’en revient toujours pas Nathalie Feuillet. Trois autres missions mettent en évidence des coulées de lave et un volumineux panache, qui n’atteignent toutefois pas la surface de l’océan. Ces volumes et flux éruptifs « sont exceptionnels » et parmi les plus élevés observés depuis 1783 en Islande, relève Revosima, le Réseau de surveillance volcanologique et sismologique de Mayotte, créé pour l’occasion. Voilà pourquoi la terre bouge, pourquoi des bulles de gaz percent les flaques d’eau le long de la piste de l’aéroport, pourquoi des poissons ont été retrouvés flottant, morts, par des pêcheurs…
La cause étant connue, que faire ? Frédéric Tronel, directeur régional du Bureau de recherche géologique et minière (BRGM), a calculé qu’à ce rythme, le volcan mettrait 65 ans pour émerger. Mais comme il le dit aussitôt aux habitants venus assister à une réunion d’information, à la MJC de Mamoudzou, « on ne peut rien prévoir, tout peut arriver ». Le cône sous-marin peut aussi bien s’éteindre que poursuivre sa croissance de feu et de lave. Avec des risques de tremblements de terre, qui continuent d’ailleurs aujourd’hui encore, mais plus légers. « Ce matin, ça a bien fait bouger ma table basse, Soubhan Allah ! », témoigne Nazade, habitante de Labattoir. Plus préoccupant encore : Nathalie Feuillet prévient qu’en cas de séisme violent, les pentes insulaires de Mayotte pourraient être déstabilisées, ce qui serait susceptible d’entraîner un tsunami.

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Les pouvoirs publics se montrent impuissants à ce jour à enrayer la montée des eaux. (photo LD)

Face à ces risques, la préfecture a diffusé des consignes de sécurité : lors des séismes, s’abriter « sous un meuble solide » par exemple, couper l’eau et l’électricité, s’éloigner « des côtes, plages et rivières », ne pas aller chercher ses enfants, « qui seront pris en charge par les équipes pédagogiques et les secours »… Les pouvoirs publics étudient en outre l’installation de sirènes qui alerteraient la population en cas de raz-de-marée.
Mais ces mesures ne suffisent pas à Nomani Ousséni, conseiller départemental : « Les fonctionnaires n’ont pas pris la question à bras-le-corps. Ils vont repartir dans trois ans  en nous laissant avec nos problèmes. On fait quoi, nous ? On continue de construire ou on fout le camp ? » L’élu en charge de l’élaboration du Schéma d’aménagement départemental aimerait savoir si les normes de construction et les règles d’urbanisme vont changer, en raison de ces dérèglements soudains. Il ne faut pas compter sur la préfecture de Mayotte pour avoir une réponse, elle n’a pas donné suite à nos nombreuses demandes. Le directeur du BRGM, en revanche, indique qu’il n’y a « pas de projet de changement à ce jour », Mayotte resterait en zone de sismicité 3, c’est-à-dire « modérée »… Dans un débat télévisé sur Mayotte 1ère, Charlotte Mucig, chef de l’unité des risques naturels à la Direction de l’environnement, de l’aménagement et du logement, a pour sa part indiqué que « des aménagements doivent être mis en œuvre », pour protéger les infrastructures, désormais submergées lors des grandes marées : les routes, les abords de l’unique piste de l’aéroport, les habitations le long du littoral. Et de suggérer l’installation de « batardeaux », à savoir des planches clouées en travers des portes et fenêtres pour faire barrage…

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Lors des grandes marées, l'eau envahit la case de Karim, dans ce bidonville de Dembeni. (photo LD)

C’est ce à quoi s’est résolu Karim Anli, qui a en outre ajouté des gravats sous la porte d’entrée de sa cabane en tôle rouillée, à Dembeni, à l’Est de Mayotte. La plupart des habitants menacés par la montée des eaux sont des immigrés clandestins, arrivés des Comores, qui élèvent illégalement des abris de fortune soit dans les collines de l’île, soit le long de l’océan. La case de Karim donne directement sur la mangrove, boueuse à marée basse, submergée à marée haute. L’eau charrie alors des déchets de tout genre, remontant à l’intérieur du bidonville par le passage principal, en fait un égout à ciel ouvert.
A Iloni, plus au Sud, un autre bidonville est confronté à la même menace. Les toilettes de Fahad sont inondées, le sol en terre de sa cabane, qui ne dispose ni d’eau courante, ni d’électricité, est spongieux. La cour des voisins, où picorent des poules, est maintenant recouverte lors des grandes marées. « Si ça continue, on va pouvoir se baigner chez nous », sourit tristement Fatima, collégienne de 13 ans. Lors de la dernière crue, les enfants du coin ont trouvé une baignoire et sont partis voguer, heureux, entre les racines aériennes des palétuviers…

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